Gilles Kepel, 2000, Jihad : Expansion et
déclin de l’islamisme,
Paris, Gallimard, 708 p.
La question de l’intégrisme
islamique se trouve sur toutes les lèvres depuis les attentats
terroristes du 11 septembre dernier. Cette date fatidique est ancrée
à jamais dans la mémoire du peuple américain. Qui plus
est, elle sert désormais de jalons à l’histoire de
l’intégrisme islamique. En d’autres mots, il y a les
ouvrages écrits avant et après cette date charnière.
L’ouvrage de Kepel a vieilli
prématurément, car le regard posé sur le livre est
nécessairement conditionné par les événements du 11
septembre. Le professeur de l’Institut d’études politiques
de Paris, à qui l’on doit huit ouvrages traitant directement ou
indirectement de l’intégrisme, croit que les mouvements islamistes
sont en déclin depuis le milieu des années 1990 (p. 13).
Mieux encore, il affirme que l’idéologie de ces mouvements a
atteint une phase de « dépassement ». Selon lui,
cette phase « débute avec le vingt et unième
siècle ». Avec le passage du nouveau millénaire, on
« verra sans doute le monde musulman entrer de plain-pied dans la
modernité » (p. 16). Malheureusement, ce vœu pieux
finira sa course dans le ciel de New York. Pour ceux qui croyaient les
mouvements intégrismes islamiques moribonds, on peut dire sans se
tromper que le Phénix renaquit, une fois de plus, de ses cendres. Le
nouveau monstre s’appelle cette fois al-Qaida.
Le livre de Kepel brosse un tableau de
l’histoire de l’islamisme au 20e siècle. Son objectif
« est de rendre compte du phénomène dans son ensemble
[…] pendant le quart de siècle écoulé.
D’observer son évolution, le jeu de ses différentes
composantes et ses relations avec son environnement […] »
(p. 14). La question qui sous-tend la réflexion du politologue est
la suivante : pourquoi « certains mouvements islamistes
étaient parvenus à s’emparer du pouvoir, tandis que
d’autres y avaient échoué » (p. 15) ?
Selon l’auteur, le mouvement islamiste commence à
s’implanter dans les années 1970. Il recrute ses membres non
seulement au sein de « la jeunesse urbaine pauvre », mais
parmi la « bourgeoisie et les classes
moyennes pieuses » (p. 17). Dix ans plus tard, il
« devient la référence majeure sur
l’avenir de la société ». Les
intégristes promettent de rétablir la justice jadis
instaurée par le prophète Muhammad. En fait, cette
« utopie » est en butte aux régimes corrompus,
à la faillite économique et à la dictature. Les grands
théoriciens du mouvement sont le Pakistanais Mawdoudi,
l’Égyptien Qotb et l’Iranien Khomeini. De son
côté, l’Arabie Saoudite joue un rôle fondamental pour
diffuser à travers le monde sa version rigoriste de l’islam. Il
est de notoriété publique que ce pays finance
généreusement les groupes qui prêtent allégeance
à son idéologie. La gardienne des Lieux Saints de l’islam
est souvent mise au banc des accusés en ce qui à trait au
financement de certains groupes liés au terrorisme international. De
fait, la majorité des présumés terroristes associés
aux attentats du 11 septembre était de nationalité saoudienne.
Par ailleurs, l’Arabie Saoudite et l’Iran se livrent
« une bataille féroce pour contrôler le sens à
donner à l’islamisme ». Téhéran cherche
à exporter sa révolution, tandis que l’Arabie Saoudite sert
de bailleurs de fonds aux groupes se réclamant du Wahhabisme.
Après l’invasion de
l’Afghanistan par les Soviétiques, le jihad afghan devint
« la cause par excellence […]. Il supplante dans
l’imaginaire arabe, la cause palestinienne et symbolise le passage du
nationalisme à l’islamisme » (p. 21). Il nous sera
permis de mettre en doute cette assertion. En outre, les moujahidines
« élaborent une variante de l’idéologie
islamiste axée sur la lutte armée ». En 1989,
l’expansion du mouvement atteint son point d’orgue : l’Intifada, le Hamas, le F.I.S., le coup
d’État au Soudan portant au pouvoir Hassan el Tourabi, le retrait
d’Afghanistan des Soviétiques, le débat sur le port du
voile en France et l’affaire Rushdie, marquent cette année
exemplaire. Mais avec l’arrivée des Talibans au pouvoir, les
assassinats de chi’ites par des sunnites pakistanais, les massacres d’Hindous
au Cachemire, les folies meurtrières en Algérie, la
défaite d’Erbakan en Turquie et l’élection de Khatami
en Iran, sonnent le glas de l’islamisme militant. La jeunesse urbaine
pauvre, la bourgeoisie et les classes moyennes pieuses, changent
leur fusil d’épaule.
Le livre de Kepel dresse un bilan fort
éclairant de l’histoire de l’islamisme dans plusieurs pays
du monde musulman, ainsi qu’en Europe, en Amérique et en Asie.
Cependant, il ne consacre aucun chapitre à l’intégrisme
islamique dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie
centrale. (Il est à noter que plusieurs mouvements islamistes
étaient en pleine progression avant les attentats terroristes du 11
septembre.) L’auteur trace l’histoire récente de
l’islamisme en Palestine, Turquie, Malaisie, Pakistan, Iran,
Algérie, Soudan, Bosnie, Jordanie, Égypte. Les divers dossiers
sont très bien fouillés, les 123 pages de notes en
témoignent amplement. Un glossaire, sept cartes d’une
utilité toute relative (dû au format restreint du livre), sont
insérés à l’ouvrage. En somme, Kepel offre quelque
chose à mettre sous la dent à tous ceux et celles qui
s’intéressent à la question de l’intégrisme
islamique. Le livre se veut un bilan de la situation au tournant du nouveau
millénaire.
En guise de conclusion, on ne peut que
souhaiter que les sociétés musulmanes récalcitrantes
entrent dans la modernité au plus vite, comme le prédit Kepel
dans son livre, au lieu de jouer le jeu du « choc des
civilisations » prophétisé par Samuel Huntington.
Malheureusement, il faut bien dire que la thèse de ce dernier a, depuis
le 11 septembre, pignon sur rue.
Michel Gardaz
Université
d’Ottawa