Ahmed
Rashid, 2002, Asie centrale, champ de
guerres : Cinq républiques face à l’islam radical, Paris, Autrement Frontières,
232 p.
Le livre d’Ahmed Rashid arrive
à point nommé. L’ouvrage comble un grand vide en ce qui
à trait à la situation contemporaine de l’intégrisme
islamiste dans les défuntes républiques soviétiques
d’Asie centrale. L’auteur n’est pas un universitaire, mais un
journaliste chevronné. Il est le correspondant du Far Eastern Economic
Review
et du Daily
Telegraph.
On lui doit plusieurs ouvrages sur l’Asie centrale. Son Taliban (2000) fut traduit en
sept langues et a occupé une place de choix sur la liste du prestigieux New York Times Bestseller.
Le livre qui fait l’objet du
présent compte-rendu est la traduction de l’édition
anglaise publiée en 2002. La première partie de l’ouvrage
est consacrée à l’histoire de l’islam en Asie
centrale, tandis que la seconde brosse un tableau fort intéressant du
développement des mouvements islamistes depuis 1991. Cependant, on
déplore un manque de transparence au niveau des références
utilisées dans la première partie du livre. Parfois, Rashid
inonde le lecteur de statistiques sans toutefois indiquer la provenance des
chiffres avancés. Le chapitre 4 possède seulement six notes pour
trente pages de texte ; les statistiques énoncées par
l’auteur s’avèrent quelques fois inexactes. Par exemple, le
Kirghizstan n’est pas couvert à 93 % par des chaînes de
montagnes (p. 66), et les Kirghiz ne sont pas issus de la Horde d’Or
de Gengis-Khan. La fiabilité des données doit donc être
mise en doute, faute de références.
La contribution majeure de Rashid se trouve
dans la seconde partie du livre. Le corps de l’ouvrage est fondé
sur des entrevues réalisées entre 1998 et 2001. L’auteur y
discute principalement de l’origine et du développement des trois
principaux mouvements islamiques d’Asie centrale : le Parti de la renaissance
islamique (PRI), le Hizb ut-Tahrir (HT) et le Mouvement islamique
d’Ouzbékistan (MIO). En règle générale ces
mouvements « sont obsédés par la charia »,
ils ne possèdent aucun programme économique viable et aucune
plate-forme politique digne de mention. En un mot, on peut affirmer que leur
vision du monde relève de la chimère. Il est à noter que
les membres du mouvement islamique d’Ouzbékistan
réfugiés en Afghanistan représentaient, avant les
bombardements américains, l’une des plus grandes menaces à
la stabilité de l’Asie centrale. Il reste maintenant à voir
si ce mouvement survivra à la guerre.
Rashid explique le succès des
mouvements islamiques par le « caractère répressif des
régimes ». Les politiciens autoritaires des nouvelles
républiques centrasiastiques refusent d’instituer des
réformes démocratiques, ce qui a pour effet d’alimenter en
effectifs les mouvements islamiques. Car ces derniers promettent mer et monde
à une jeunesse assoiffée d’une vie meilleure. Du point de
vue politique, le militantisme islamique, peu importe sa tendance, est dorénavant
perçu comme un danger par les gouvernements d’Asie centrale. En
conséquence, les régimes formés à la
soviétique répriment vigoureusement ces mouvements. En plus du
durcissement des régimes, Rashid affirme qu’il faut ajouter la
paupérisation et le chômage endémique comme étant
également responsables de la rapide propagation des mouvements
islamiques.
Par ailleurs, il est important de mentionner
que Rashid ne perd jamais de vu l’angle géopolitique. En fait, sa
perspective en est fortement teintée. Nous n’insisterons pas sur
celle-ci, mais disons seulement que l’auteur est d’avis que
l’Asie centrale « a de grandes chances d’être le
prochain champ de bataille planétaire », car les immenses
réserves de gaz et de pétrole sont convoitées par la
Russie, la Chine et les États-Unis. L’antique Route de la soie
s’est métamorphosée, au 21e siècle, en
pipelines et en gazoducs. En somme, ce « nouveau Grand
Jeu » (en référence aux intrigues politiques entre la
Grande-Bretagne et la Russie au 19e siècle) fait les délices des
politologues en herbe et des stratèges aguerris.
Dans la postface, Olivier Roy, à
l’instar de Rashid, est d’avis que l’élimination du
régime Taliban va contribuer à stabiliser l’Asie centrale.
En revanche, il croît que la jeunesse va continuer à être
séduite pas les muses des mouvements islamiques radicaux. Et que la
pauvreté des masses servira de carburant aux mouvements islamiques. En
outre, Roy ne voit pas encore poindre à l’horizon la lumière
de la démocratie dans le ciel d’Asie centrale.
Le livre de Rashid n’a pas de
bibliographie, seulement quelques notes de bas de page citées avec
parcimonie. L’auteur indique à la page 230 les sources
utilisées (essentiellement une liste d’agences de presse). Il souligne
néanmoins sa dette envers Olivier Roy et Barnett Rubin en
précisant qu’il a « absorbé tant de leurs
idées que je ne sais plus distinguer les miennes des leurs ».
Un glossaire, trois cartes et cinq tableaux statistiques des républiques
centrasiatiques aideront les lecteurs(trices) non-initié(e)s à se
retrouver. L’unique annexe reproduit un document déclarant le jihad au gouvernement
d’Ouzbékistan. Sa lecture est fort instructive, elle
révèle l’universalité des structures du discours
islamiste.
En bref, le livre de Rashid est un ouvrage essentiel
à ceux et celles qui s’intéressent à la situation
contemporaine de l’islam et des mouvements islamistes dans les
ex-républiques soviétiques d’Asie centrale.
Michel Gardaz
Université
d’Ottawa