Sylvain DESTREMPES, 2002, Thérèse de Lisieux et Dietrich Bonhoeffer Kénose et altérité, Cogitatio Dei, Éditions du Cerf / Médiaspaul, Montréal / Paris, 427 p.
Louvrage que vient de publier Sylvain Destrempes a toutes les allures dune thèse doctorale, dont il faut dire dentrée de jeu quelle est fort savante. Lauteur y déploie une excellente connaissance des uvres de Thérèse de Lisieux , la sainte la plus célèbre et sans doute la plus aimée de notre temps , et de celles de Dietrich Bonhoeffer, ce philosophe et théologien luthérien, exécuté en avril 1945, un mois à peine avant la chute du Troisième Reich. Son crime : avoir comploté au nom de sa foi protestante contre le régime hitlérien. Mais là ne sarrête pas limpressionnante érudition de notre auteur. Il paraît pouvoir dénouer, comme en se jouant, le complexe écheveau des thèses métaphysiques les plus abstraites, celles-là mêmes dont la philosophie allemande semble détenir le secret et auxquelles la théologie a cru devoir répondre, soit pour les appuyer, soit pour les nuancer, soit pour les combattre. Que dire des notes, sinon quelles sont à la fois très nombreuses et souvent longuement développées, avec la reproduction en anglais des textes bonhoeffériens traduits en français tout au long du livre. Pour faire bonne mesure, monsieur Destrempes nous propose une bibliographie qui se déploie sur quinze pages et demie.
Lanalyse des écrits de Thérèse de Lisieux et de Dietrich Bonhoeffer est enrichie, comme je viens de le laisser entendre, de celle des travaux de plusieurs autres auteurs traitant de théologie fondamentale, de philosophie et de spiritualité. Bien des grands noms y passent quelques-uns sont un peu moins connus, sauf sans doute pour un public dinitiés , et les thèses des uns et des autres sy affrontent dans un chassé-croisé qui, dans la première partie, ne laisse pas le temps de reprendre son souffle. Luvre de Thérèse est présentée dans lintroduction, non seulement à travers la grille danalyse de Sylvain Destrempes, mais encore à travers celles de Conrad de Meester, de Pierre Descouvemont de Hans Urs von Balthasar et de Loys de Saint Chamas, pour ne nommer que ceux-là. Ces auteurs nous offrent quatre axes de réflexion par rapport à la question de laltérité : « le rapport du soi à Jésus », « le rapport du soi aux autres », « le rapport du soi à lautre de lenfance » et « le contenu anthropologique de louverture du soi à lautre dans lattitude centrale promue par la spiritualité thérésienne, à savoir labandon, réponse humaine à loffre de lamour miséricordieux de Dieu » (p. 14).
Mais avant dentreprendre le résumé de louvrage, arrêtons-nous un instant pour nous demander comment est venue à Sylvain Destrempes lidée de comparer, pour y chercher des ressemblances, la spiritualité de la carmélite française à la théologie du pasteur allemand. « Toute la voie denfance spirituelle de Thérèse de Lisieux est un déploiement de la théologie de la sola gratia , une théologie existentielle , comme on la souvent qualifiée, dont lobjet central est laction salvifique de Dieu à légard de lhumanité », écrit lauteur (p. 11). Et il poursuit : « Lhypothèse dune convergence entre Bonhoeffer et Thérèse de Lisieux sur la justification par la foi se fonde sur une comparaison de nature structurelle plutôt que thématique. En effet, il y a une structure commune aux deux pensées qui, en tant que telle, ne se trouve ni dans lune ni dans lautre, mais qui synthétise maints aspects autour de la notion de kénose, qui renvoie à la question de laltérité. » (p. 11)
Il restait à le démontrer. En refermant le livre, on doit dire : « mission accomplie ». On peut rester étonné toutefois de voir lauteur exposer, pendant plus de cent pages au début du son ouvrage, de savants débats métaphysiques, typiques sans doute dune partie de luvre de Bonhoeffer, mais totalement étrangers à Thérèse Martin. Celle-ci est une mystique aux intuitions fulgurantes, mais elle na rien dune métaphysicienne. On se demande, presque malgré soi, comment le rapprochement entre les deux pourra finalement sétablir. Lun plane dans les hautes sphères de la philosophie allemande, lautre raconte son aventure spirituelle sur le ton de la confidence. Il est vrai que cest dans Akt und Sein que Bonhoeffer aborde la question de laltérité, un des thèmes que lauteur trouve présent chez lune et chez lautre. Et il a jugé nécessaire de faire emprunter à sa démonstration ce qui, de prime abord, peut paraître un tortueux détour. Il a dû avoir raison.
Thérèse est absente de toute la première partie entièrement consacrée à Bonhoeffer. Son uvre y est étudiée dans son rapport avec les thèses dErich Przywara, de Charles R. Marsh Jr., de Wayne Whitson Floyd Jr., principalement. Mais on y voit aussi évoquer la pensée de Karl Barth, de Rudolf Bultmann, dEdith Stein, de Simone Weil et de Martin Heidegger, entre autres. Le premier chapitre traite du schème sujet / objet chez Bonhoeffer et Przywara ; le deuxième de la transcendance et de limmanence chez les deux mêmes penseurs ; quant au troisième, il porte sur la problématique de laltérité dans Akt und Sein, ou si lon préfère : Lacte et lêtre, une des uvres de jeunesse de Bonhoeffer.
Dans la deuxième partie, au quatrième chapitre, lauteur aborde le thème de la kénose et étudie les relations entre la « Theologia crucis » et la « petite voie » thérésienne. On apprend ici quErich Przywara, jésuite, philosophe et théologien, a donné de la « petite voie » une interprétation kénotique. Le cinquième chapitre traite de la structure communicationnelle de lexpérience de foi.
La troisième partie est consacrée très résolument à Thérèse de Lisieux. Le sixième chapitre étudie la question de « laltérité dans les Manuscrits autobiographiques » de la carmélite, et le septième traite de « lamour théologal dans le récit thérésien ». Le huitième chapitre plonge dans un des thèmes centraux de la thèse, « laltérité-intériorité ». Il y est question notamment de la structure de lexistence kénotique. Puis, on revient à Bonhoeffer, le temps de voir comment il traite, dans son Éthique, dun thème fondamental de la spiritualité de Thérèse : lêtre-enfant. Puis, Destrempes sinterroge sur lévolution de la sainte dans son rapport à la souffrance. Le neuvième chapitre sintitule : « Souffrance et abandon, structures de lêtre pour les autres ». Rappelons-nous au passage que Bonhoeffer avait défini Jésus comme « lhomme-pour-les-autres ».
Lauteur, dans sa conclusion, cite dentrée de jeu une moniale bénédictine qui, nous dit-il, a tenu à conserver lanonymat alors quelle publiait en 1965 un article sur Thérèse et lcuménisme. Elle y écrivait que tout le message de la carmélite pouvait se résumer ainsi : Dieu lavait chargée de nous rappeler que Sola gratia, sola fide, peuvent nous sauver. Même après le concile Vatican II, identifier des thèmes luthériens comme « fondements de la petite Voie » ne manquait pas daudace. Et pourtant, cette femme perspicace avait raison. La gratuité du salut, la foi comme seule réponse demandée aux humains, la liberté de lâme en quête de son Dieu, limportance attachée à lÉcriture, pour ne nommer que ceux-là, sont assurément des chemins sur lesquels Luther a voulu entraîner les croyants comme le fera Thérèse. Tous les deux, il est vrai, sappuyaient sur une source commune, saint Paul, dans son Épître aux Romains. Celui qui avait reconnu son Seigneur sur la route le menant à Damas, le moine augustin en rupture de banc et la religieuse cloîtrée tourmentée par les affres du doute, mais demeurant ferme dans sa confiance en Jésus, partageaient une même double expérience, celle de leur faiblesse rachetée par laction miséricordieuse de Dieu. Thérèse appelle « prévenante miséricorde » de Dieu à son égard ce que la tradition luthérienne dont se réclame Bonhoeffer nomme la sola gratia. Là où la doctrine protestante invite les croyants à emprunter le chemin de la sola fide, Thérèse propose sa « petite voie » de confiance et damour. « Confiance et amour », deux termes familiers que la théologie traduit par un synonyme plus abstrait, le mot « foi ».
Il est tentant de se demander si Bonhoeffer a jamais été mis en contact direct avec la spiritualité thérésienne qui connaissait une grande popularité à son époque au sein du catholicisme. Rien ne donne à croire quil ait jamais lu les uvres de la carmélite, et il est facile de penser que son style, que plusieurs estiment parfois mièvre et souvent trop fleuri, laurait rebuté. Ce que nous savons, cest que Bonhoeffer avait été touché, à la fin de ses années détudes à Berlin, par le Journal dun curé de campagne de Georges Bernanos, au point, plus tard, den conseiller la lecture à ses séminaristes. On sait la dernière parole que le romancier, à travers le récit dun témoin de la mort du héros, prête à ce dernier qui va mourir sans le secours des derniers sacrements de lÉglise : « Quest-ce que cela fait ? Tout est grâce. » Cest ainsi que le roman sachève. Ce « Tout est grâce », Bernanos la emprunté à Thérèse dans ses Derniers Entretiens. Saint Augustin, quatorze siècles plus tôt lavait écrit dans ses Confessions : « Tout est grâce, sans grâce la liberté ne réussit jamais à se rendre effective pour le bien ». Le luthérianisme est sorti de là.
On sait ce que lon entend par la kénose du Christ. Comme nous lenseigne saint Paul dans son Épître aux Philippiens, il sest anéanti lui-même ou mieux il sest vidé de lui-même, ne retenant « pas jalousement le rang qui légalait à Dieu » (Ph 2,6). Et cest à travers cette kénose que « Dieu la glorifié et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,9). Thérèse, de son côté, sunit à Jésus dans un amour fusionnel si total quà travers elle, cest lamour de Dieu qui rayonne et se communique. Ce nest plus elle qui agit, cest son Bien-aimé en elle. La seule « uvre » qui compte désormais pour elle cest de sabandonner au pouvoir purificateur et transformateur de lamour divin. Bonhoeffer, dans son Éthique, parle de la nécessité d« être arraché à lesclavage du moi » et il affirme : « Jésus-Christ est entré dans ma vie, bien plus, il vit pour moi et en moi. » Nest-il pas alors bien proche de Thérèse ? Celle-ci, nous lavons dit, ne compte pas sur les mérites qui viendraient de ses uvres pour accéder au salut, mais en même temps, elle se méfie à juste titre dune charité qui ne sincarnerait pas. Avant de découvrir sa « petite voie », elle avait fait beaucoup de sacrifices quelle espérait méritoires... Seulement, elle avait appris à ne pas accorder à ces « très petites choses » une valeur démesurée, voire une garantie de parvenir par elles au salut. Luther lui-même en était encore là en 1520 quand il écrivait : « Notre foi dans le Christ ne nous libère pas des uvres, mais plutôt dopinions fausses concernant les uvres, cest-à-dire de la folle prétention que la justification serait acquise par elles. » (p. 377-78)
Lexistence kénotique est une forme dabandon à la volonté divine telle quelle se manifeste à travers les aléas de la vie. Bonhoeffer et Thérèse ont pratiqué cette remise totale de leur être entre les mains de Dieu, et chacun en parle à sa manière. Le premier lexprime dans sa correspondance principalement. Alors quil vit en captivité et que tous les espoirs humains de retrouver sa liberté et déchapper à une sentence de mort samenuisent à mesure que les mois passent, Bonhoeffer sait que son seul salut réside dans lacceptation libre du vouloir de Dieu sur lui. Il souffre non seulement de lanéantissement de tous ses rêves de bonheur avec la fiancée qui lattend, mais également dêtre plongé dans un univers clos où la transcendance na pas sa place pour les hommes qui sy trouvent enfermés. Dans cet enfer, pour eux, Dieu nexiste pas. Et cest dans un monde pareil que celui-ci, croit-il, demeure obscurément à luvre.
Thérèse, pour sa part, na jamais douté de lexistence de Dieu, cest le Ciel qui se dérobe à lhorizon de sa foi, sinon à celui de son espérance. Et cette épreuve, qui survient au moment même où elle entrevoit sa fin parce quelle se sait gravement atteinte par la tuberculose, un mal qui lemportera au bout dun long calvaire à la fois physique et spirituel, louvre à la compréhension de lincroyance. Elle qui avait grandi dans un univers familial et monastique où lathéisme apparaissait comme une absurdité, avant que dêtre une faute, se sent sous sa bure carmélitaine et jusque dans les douleurs de lagonie, la sur des incroyants.
Quen est-il du rapport de Thérèse et de Bonhoeffer avec la souffrance, cette réalité qui a tenu, sous des formes très différentes, tant de place dans chacune de leur vie ? Chez lune et chez lautre, elle reçoit « un sens dynamique et théocentrique », nous dit Destrempes, et « loin de les enfermer dans quelque masochisme stérile, leur acceptation de la souffrance est une voie de maturité non seulement humaine mais spirituelle, car elle est participation à la souffrance de Dieu-même dans le monde... » (p. 146). Par ailleurs, on tombera facilement daccord avec lauteur pour penser que la carmélite a eu plus de mal que le pasteur à échapper à la tendance masochiste et rigoriste si puissante dans le catholicisme du XIXe siècle.
Il faut encore dire un mot de la question de laltérité chez Thérèse et Bonhoeffer. Avant la découverte de sa « petite voie », elle avait cru nécessaire de sarracher aux créatures pour sattacher à Dieu. Cette conviction lui était venue, en partie, de toutes les séparations affectives quelle avait connues dans lenfance et auxquelles elle navait trouvé de consolation que dans son amour de Dieu, mais aussi de la lecture assidue de lImitation de Jésus-Christ. De son côté, Bonhoeffer, dans Le prix de la grâce, publié en 1937, insiste sur « lunique médiation de salut offerte au croyant dans le Christ selon un rapport au monde perçu dabord comme menaçant pour lactualisation de cette médiation ou du moins pour sa réception par le croyant » (p. 149). Thérèse en viendra à aimer Dieu dans chacune de ses créatures, et donc à ne plus les percevoir comme des obstacles, mais comme des tremplins la rapprochant de Dieu. De son côté, Bonhoeffer, en sengageant politiquement, en souvrant à lamour de Maria von Wedemeyer dans sa vie, manifeste clairement quil a cessé de percevoir le monde comme une entrave à son désir dune vie sainte.
Que dire en guise de conclusion sinon que jai dû, vu lespace qui métait imparti, passer sous silence beaucoup déléments intéressants de la volumineuse thèse de Sylvain Destrempes. Jespère au moins navoir jamais trahi sa pensée et vous avoir convaincu quil a déployé dans son ouvrage un savoir impressionnant. Les comparaisons quil a développées et qui rapprochent la spiritualité « populaire » de Thérèse de Lisieux de la théologie savante de Dietrich Bonhoeffer qui sincarnera finalement dans le monde résolument sécularisé, qui était devenu le sien et qui est le nôtre , sapparentent parfaitement au contenu essentiel de laccord cuménique majeur survenu en 1999 entre lÉglise catholique romaine et la Fédération luthérienne mondiale.
« Nous confessons ensemble : cest seulement par la grâce, par le moyen de la foi en laction salvifique du Christ, et non sur la base de notre mérite que nous sommes acceptés par Dieu et que nous recevons lEsprit Saint qui renouvelle nos curs, nous habilite et nous appelle à accomplir des uvres bonnes. » (p. 400) Thérèse, sans le savoir, a tracé les jalons dune « voie » quil faut souhaiter voir sélargir toujours davantage, celle de lcuménisme.
Marie Gratton
Université de Sherbrooke