FORME SYMBOLIQUE DES OBJETS DE CONNAISSANCE
ET ÉTHIQUE DE LA DISTANCIATION
Gilbert Vincent (1)
La part du sujet
La réflexion éthique peut sembler superflue, ou même
parasitaire : ne suffirait-il pas que les chercheurs assument les exigences
déontologiques liées à leur travail? La défense de la
déontologie, ou du travail bien fait, ne suffit pourtant pas à refouler
l'éthique, pas plus que l'accent mis sur les conditions procédurales,
sinon prosaïquement opérationnelles, de la construction de l'objet, ne
peut complètement refouler la question préjudicielle concernant le
choix de "ses" objets d'étude par le chercheur. Il est vrai que, la plupart du
temps, cette dernière question est posée par d'autres que le
chercheur lui-même; pire encore, elle véhicule souvent un soupçon
de partialité, insinue une critique quant au respect de l'objectivité.
En ce cas, la référence à la subjectivité est toute
négative et sert de rappel à l'ordre : le chercheur est fermement
convié à s'identifier, autant que possible, à un homme sans
appartenances ni préférences. Comme, dans le même temps,
on admet communément que la tâche est quasi impossible, il semble
qu'on se contente d'afficher sa bonne volonté et les protestations de rigueur
dans la pratique d'objectivation pourraient bien avoir une fonction surtout conjuratoire,
constituer un leurre destiné à détourner l'attention de cette
réalité pour le moins problématique, indésirable selon
certains, de l'investissement subjectif dans le choix qu'on fait d'objets particuliers.
Dans le meilleur des cas, déontologiquement parlant, la rigueur, en aval de
ce choix, ne serait-elle pas une façon de racheter l'arbitraire, en amont?
Trop schématiques, assurément, ces notations n'ont pas pour but de
dénigrer l'effort de rigueur ni la déontologie elle-même, mais de
suggérer que le sens de l'invitation à la rigueur est
éthique; que si la rigueur désigne l'ensemble des
procédures méthodiques d'objectivation exigibles à un moment
donné, l'accent mis sur la méthode ne saurait faire oublier son enjeu,
à savoir l'objectivation, ni le corrélat de celle-ci, à savoir
un procès complexe de subjectivation. Du coup, la réflexion
éthique n'est pas un exercice marginal, témoin embarrassant du
remords ou de la mauvaise conscience du chercheur encore en proie à
quelque aspiration humaniste. Du moins n'est-elle pas marginale si et pour autant
que c'est bien la question de la double implication
éthico-épistémique du subjectif par l'objectif et de
l'objectif par le subjectif qu'elle entend assumer.
Avant d'esquisser une telle réflexion, il convient de dire quelques mots de
deux manières usuelles de faire la part du sujet (comme on dit qu'on fait "la
part du feu") en évitant - ou pour éviter - de donner prise au
questionnement éthique. Tout d'abord, et il semble alors qu'on fasse au sujet
la part belle, on peut mettre l'accent sur la passion de la connaissance. Mais il n'est
guère difficile de constater que cette concession n'est pas inquiétante
: toute dévouée à connaître, la subjectivité
générique du chercheur dévoué à la cause de
la connaissance finit par ne plus se faire remarquer; travailleuse, cette
subjectivité ne parle que de son travail; motrice, sa passion est toute
mobilisée dans la lutte contre l'opinion courante et son laxisme
épistémique. Selon cette version exclusivement
épistémologique des choses, les sujets ne sont que les humbles
serviteurs de la Science.
Il est une autre façon de faire sa place au sujet, une façon inverse de la
précédente : cette fois, ce n'est pas la Vérité qui
rejette la subjectivité dans l'ombre, c'est au contraire le sujet qui fait de
l'ombre à la vérité. La rigueur ne serait qu'un
cache-misère, et le sociologue de la connaissance, pour ne parler que de lui,
serait amplement justifié de rechercher tout ce qui se trame dans les
"communautés scientifiques" en fait de stratégies de domination. La
subjectivité, de ce point de vue, n'est pas générique mais
collective; elle est socialement engagée et mobilisée dans une
compétition par rapport à laquelle le choix d'objets représenterait
avant tout un investissement différé en matière de prestige.
La sociologie des religions paraît particulièrement exposée
aux effets de la critique sociologique des enjeux non-épistémiques de
la connaissance. D'une part, en effet, la subjectivité impliquée semble
mal défendable épistémologiquement. D'autre part, elle aurait
le tort d'être insérée dans des rapports sociaux qui
débordent le seul collectif du savoir puisqu'ils incluent tous ceux qui ont
affaire à la reproduction des traditions et institutions religieuses. Même
lorsqu'elle échappe à l'accusation, naguère fréquente,
de trop coller aux intérêts des clercs, et en particulier aux
finalités de la pastorale, elle ne paraît pas être en mesure
d'échapper à une plus radicale mise en cause du fait du formidable
cofficient de "subjectivité" des objets d'étude. Ne serait-ce en effet
pas l'appartenance confessionnelle des chercheurs qui prédétermine
leurs choix et se réfracte dans le privilège accordé à
des objets d'étude confessionnellement privilégiés? Le
chercheur qui entend se défendre contre cette critique disqualifiante peut-il
faire autre chose que recourir à des arguments déontologiques alors
que, on l'a dit, le plein usage lui en est d'ordinaire refusé par
l'épistémologie régnante? Les arguments de la défense
sont connus : le comparatisme, affirme-t-on, permet au sujet-chercheur
d'échapper aux évidences familières, de prendre une distance
épistémologique minimale par rapport aux "idoles de la tribu". La
sociologie générale, ajoute-t-on, représente un contrôle
des questions légitimes à propos de l'objet et fournit au chercheur
des catégories générales, non suspectes d'être
taillées à la trop étroite mesure des phénomènes
religieux; ainsi le chercheur pourrait-il éviter cette "faute" majeure qui
consiste à parler d'un groupe dans les seuls termes constitutifs de la langue
de ce groupe, donc à redoubler fatalement les évidences
indigènes. Dernier élément du plaidoyer : la critique
mutuelle existant au sein de la "communauté des spécialistes"
et l'intériorisation des exigences critiques au cours de la formation à
la recherche permettraient efficacement à chacun de prendre conscience et
de surmonter ses propres préjugés.
Ces réponses, on le voit, sont de nature déontologique.
Or, bien qu'elles fassent partie intégrante de l'arsenal défensif des
sociologues de la religion, elles ne semblent pas suffire à apaiser leurs
scrupules et leurs doutes quant à leur place au sein de la communauté
scientifique la plus large, en sorte que beaucoup paraissent tentés, aprè
s quelques années passées à protester de la
scientificité de leurs travaux, de changer d'objets d'étude afin
d'obtenir une reconnaissance qui leur était jusqu'alors trop chichement
accordée.
L'horizon éthique de la déontologie de la recherche
On ne cherchera pas ici à affiner ou enrichir le plaidoyer. Nous nous
efforcerons plutôt, conformément à nos indications liminaires, de
mener une réflexion éthique ayant pour objet, sinon
l'épistémologie elle-même, du moins les implications
éthiques de la prégnance de certains modèles ou de certaines
représentations concernant le travail scientifique qui circulent sous son
autorité. On sera ainsi conduit à se demander si, sous couvert
de science, ne circulent pas des conceptions scientistes qui, loin d'affronter la
question de l'éthique - ou du sujet "pratique" - se contentent soit de la
décréter irrecevable en droit soit de l'ajourner indéfiniment.
Notons tout d'abord que, même dans sa version la plus positiviste, le
scientisme n'est pas à l'abri de la métaphysique qu'il tient pour son
premier adversaire : pour pouvoir écarter comme "irrelevante" la question du
sujet dans l'établissement du vrai, ne faut-il pas avoir fait de la
Vérité un méta-sujet, capable de prendre soin de soi?
Cela ne suffit pourtant pas à éliminer toute référence au
sujet concret, à la personne même du chercheur, comme en
témoigne l'importance reconnue à la vertu de probité.
Dans le cadre du scientisme, il est vrai, on répondra que la probité
désigne seulement des qualités intellectuelles, au premier rang
desquelles la capacité de résister au jeu des préférences
ainsi qu'à la précipitation; qu'elle désigne, pour s'exprimer
positivement, le courage et la patience dans les procédures de
vérification et de contre-vérification, dans les tours et détours
de l'argumentation et de la contre-argumentation requis avant toute conclusion
valide. Bref, la probité serait avant tout, voire exclusivement, d'ordre
méthodique. Être probe, ce serait assumer l'ensemble des contraintes
s'imposant à l'administration de la preuve. De plus (mais ici le sujet concret ne
peut pas ne pas se reconnaître comme autre que le sujet de la science qu'il est
censé être idéalement), il conviendrait, au moment de conclure
sa recherche, de souscrire à une clause restrictive du genre : "tout bien
considéré" ou "compte tenu de ce que nous pouvons savoir".
Néanmoins, malgré cette concession à la finitude du
sujet du savoir, la probité intellectuelle, grâce à la rigueur de la
méthode, aurait le pouvoir de suspendre l'influence des autres
caractéristiques "subjectives" du chercheur. Admise dans la phase
d'élaboration d'hypothèses, par définition provisoires, la
liberté subjective n'échapperait pas au plus étroit
(auto)contrôle. Ce n'est pas qu'on doive imputer au sujet une exceptionnelle
aptitude à l'héroïsme : il suffit qu'il reconnaisse l'existence de
contraintes épistémiques fortes, qui limitent le choix des
hypothèses acceptables, seules étant recevables celles qui sont
compatibles avec l'état des théories disponibles. Ne sont-ce pas ces
dernières qui définissent, en un temps et pour une communauté
scientifique donnés, l'assuré, le probable, le plausible, l'incertain,
l'improbable, l'impossible etc.?
Malgré tout, malgré en particulier ce filtrage exercé par les
théories éprouvées du moment, force est de reconnaître
que le sujet de la recherche ne peut pas se définir entièrement par
ses capacités à intérioriser le consensus existant. Comment en
effet la socialisation scientifique du chercheur n'impliquerait-elle pas alors quelque
fâcheuse confusion entre référence et révérence
théoriques? En ce cas, on voit mal comment la recherche pourrait
"progresser", comment la critique pourrait avoir droit de cité au sein de la
communauté scientifique, comment des conflits théoriques pourraient
apparaître comme légitimes (une telle légitimité impliquant
qu'ils ne soient pas réduits à l'affrontement d'intérêts
idéologiques ni au heurt de stratégies corporatistes ou groupales de
domination "symbolique").
Pour expliquer l'existence de périodes ou de moments "chauds", ceux qu'on a
désignés comme les moments de crise des paradigmes reçus
mais qui ne sont peut-être pas aussi exceptionnels que le suggèrent les
études privilégiant la longue durée, il semble difficile, sinon
impossible, de ne pas faire droit à une subjectivité
"déliée", capable d'imagination. Or, avec l'imagination, n'est-ce
pas un sujet plus "concret" qu'on retrouve, un sujet capable d'apparier des
phénomènes considérés jusque là comme
distincts, capable de convertir des ressemblances grossières en analogies
suggestives? Si l'on doit rendre compte de la dynamique de la recherche, des
transformations du paysage de la connaissance, on ne doit pas surestimer le
rôle de la démonstration dans le discours scientifique, ni assimiler
l'une à l'autre méthode et démonstration; il faut encore faire
place à l'heuristique; donc à un sujet "impur" à
côté du pur sujet de la connaissance - l'impureté, bien
sûr, n'existant que du point de vue d'une épistémologie
scientiste qui considère tout "préjugé" comme le biais majeur
par lequel l'erreur trouve à se glisser dans la place.
Tout ceci est trop connu pour qu'il soit besoin de s'y arrêter davantage. On
retiendra cependant des récentes inflexions de l'épistémologie,
en particulier de l'attention portée aux questions de l'invention, et par
conséquent de l'imagination, qu'on ne saurait réduire la question de la
probité à un problème de preuve ni rabattre entièrement
l'éthique sur la déontologie. La probité doit être tenue
pour une caractérisation de l'ensemble de la démarche de la recherche,
laquelle incombe à un sujet qui ne saurait être tenu pour responsable
du faux sans l'être aussi de déviances potentiellement créatrices,
de mises en question du consensus et du conformisme.
Parmi les phénomènes récents qui nous contraignent de
résister à l'assimilation scientiste entre probité et
probation, à la réduction de l'éthique à des
considérations épistémologiques, on évoquera le
"révisionnisme", dont on connait l'usage qu'il fait de la prescription
déontologique de rester critique à l'égard de toute preuve.
Le révisionnisme n'hésite pas à se livrer à une
surenchère déontologique. Il se pare des vertus de l'hyper-correction
épistémologique. Il sait se montrer poppérien et user du
critère de falsifiabilité : si rien ne doit être tenu pour
définitivement démontré - sous peine de contrevenir à
l'impératif même de la recherche -, tout ne peut-il pas, voire ne doit-il pas,
être remis en cause, y compris ce que la quasi totalité des historiens,
après les témoins, ont dit et écrit des génocides
perpétrés par les nazis? Mais il y a plus; car le révisionnisme,
comme n'importe quelle opération d'idéologisation du travail et des
données scientifiques, peut se prévaloir des recherches de sociologie
de la connaissance portant sur le rôle indispensable des minorités
déviantes dans l'exploration de nouvelles hypothèses. D'un point de
vue strictement déontologique, on voit donc mal ce qu'on pourrait objecter
à un tenant de la socio-biologie qui saurait donner le change et dissimuler la
portée raciste de ses propos en recourant au ton du discours savant et en
revendiquant le droit de proposer des analogies nouvelles.
Il s'agit ici de cas où, pour parler comme Kant, le "tribunal de la raison pure"
s'avère incompétent. Faut-il le déplorer? il n'existe pas dans
la communauté scientifique d'équivalent du délit d'abus de
procédure. A considérer les excès auxquels se livrent les
partisans du "politically correct", on se prend à penser qu'il n'y a pas à
le regretter tant le remède peut parfois s'avérer aussi grave que le
mal.
Évoquons à présent la situation la plus commune
correspondant à une utilisation éthiquement discutable de
considérations épistémologiques en principe respectables.
Qu'on songe à la facilité avec laquelle on réclame pour ses
propres affirmations le bénéfice de l'extraordinaire allègement
de la charge de la preuve que représente un nominalisme banalisé! On
n'argue alors pas tant du caractère intrinsèquement limité et
provisoire de tout énoncé valide (dans cette perspective,
l'idéologisation d'un énoncé consiste au contraire à
réclamer pour lui un statut d'exception, à lui conférer un
caractère définitif), qu'on ne souligne à l'envi le
caractère nécessairement "construit" de l'objet sur lequel porte le
discours scientifique. Pour ce, on s'appuie d'ordinaire sur la critique de la
théorie "classique" de la vérité-adéquation et
du préjugé empiriste : il n'y aurait là que naïveté,
sinon intention de se dérober au dur labeur de l'objectivation, laquelle passe
par la répudiation des évidences reçues, aussi bien en
matière de découpage et de sélection des objets
intéressants et importants qu'en matière de description et de
catégorisation de ces derniers. Cette forme courante de nominalisme, il faut
le préciser, a peu à voir avec ses plus célèbres
expressions historiques et avec une argumentation méta-théorique
d'allure surtout réflexive. Ici, au contraire, la méta-théorie
s'efface au profit d'une "théorie" vulgarisée, utilisée comme
une justification péremptoire du droit que l'on s'accorde de se dispenser de
la charge de la vérification. Parmi nos contemporains, R. Rorty mérite
d'être considéré comme l'auteur qui a développé
de la plus élégante façon ce genre de nominalisme
ultra-moderniste. A l'entendre, non seulement on devrait revaloriser le moment de
l'hypothèse - ce qui correspond bien à la juste
nécessité de réviser les certitudes positivistes - mais encore
on devrait concevoir la grâce de l'hypothèse comme co-extensive
à l'ensemble de la démarche scientifique; du coup, l'insistance sur
la preuve devrait être considérée comme une forme de
grossièreté, ou du moins de lourdeur, confinant à une faute
de goût. L'élégance, chez Rorty, accède au premier rang
des vertus du discours et détrône l'ancienne vertu de rigueur. Autant
celle-ci se distinguait mal du privilège accordé à la relation
dissymétrique entre maître et disciple, autant celle-là se
présente comme la qualité du discours requise de quiconque
s'attache à défendre pratiquement la possibilité d'une
coexistence pacifique des esprits. Rien ne vaudrait donc le charme
démocratique de la "conversation" polie, et les règles de la politesse
devraient supplanter les règles naguère tenues pour
spécifiques de la rigueur scientifique. Or les conséquences de
ce genre de considérations ne sont nullement anodines car s'il implique un
refus décidé de la rigueur démonstrative, l'éloge d'un
modèle conversationnel du discours équivaut à un postulat
scientifiquement suicidaire, celui de l'effacement de la différence du logique
et du rhétorique. La distinction entre fécondité et
démonstrativité d'un discours s'en trouverait abolie, ce qui serait tout
bénéfice pour la première. La question de savoir si une
représentation est vraie ou fausse devrait en effet être
abandonnée au profit de la seule attention portée à la
manière dont elle contribue à renouveler les représentations
communément admises, y compris les mieux "scientifiquement"
attestées. Un tel plaidoyer en faveur de la fécondité
heuristique est pourtant plus fragile qu'il y paraît au premier abord; car
comment, s'il s'agit d'évaluer la fécondité d'un
énoncé, éviter de privilégier le présent de
l'instance évaluative? Comment ne pas annuler en pensée le futur
des réceptions imprévisibles qui seront faites de tout
énoncé au profit d'une rétrospection qui, fatalement, en fixe
le cours et en fige la valeur?
Reconnaissons qu'il se trouverait peu de chercheurs prêts à tirer toutes
les conséquences pratiques - ou, mieux, pragmatiques - du plaidoyer
ultra-moderniste en faveur de la conversation et de son perspectivisme. Est-on
pour autant assuré que beaucoup ne sont pas tentés, au moins
épisodiquement, de recourir à l'argument constructiviste? De fait,
comment ne pas être tenté, alors que cet argument permet de gagner sur
deux tableaux, celui de la modestie et de la prudence, d'une part, celui de
l'élision de l'obligation de rigueur d'autre part - celle-ci, du point de vue d'une
pragmatique du discours, équivalant à l'obligation de donner, dans
toute co-énonciation sensée, le plus de force possible à la
voix de l'objectant?
L'explication sans la compréhension?
Les deux types de situation précédemment évoqués -
révisionnisme d'un côté, assouplissement esthétisant
de l'épistémologie héritée du positivisme, de l'autre
- paraissent témoigner, même si c'est indirectement, de
l'impossibilité de dissocier complètement éthique et
épistémologie. La défense herméneutique du
"préjugé" développée par Gadamer relève
du refus décidé d'opérer une telle dissociation. Cette
défense est plus qu'une résurgence du romantisme; plus, surtout,
qu'une revanche de celui-ci sur les Lumières et leur universalisme. Elle
relève avant tout du souci d'éviter toute méprise quant
à la portée de la critique dirigée contre le règne de
l'"opinion", au nom du vrai. Résister à la disqualification rationaliste
du "préjugé", si l'on saisit bien l'intention de Gadamer,
présuppose qu'on acquiesce, au moins en gros, à l'analyse du
"monde vécu" proposée par A. Schutz; ou du moins à toute
analyse soulignant que, dans le monde commun, la différence entre le vrai
et le juste n'est que rarement ou que faiblement accentuée. La
solidité d'un "monde" et le sentiment de familiarité, voire de
sécurité, ne procèdent-ils pas de l'entrecroisement, sur
des "objets" de discours, de visées perceptives, cognitives et pratiques que
nous, modernes, sommes attachés, parfois jusqu'à l'obsession,
à différencier? L'attention portée au monde vécu
incite à souligner que le "préjugé" déborde la
représentation qu'en donne la vérité scientifique lorsqu'elle le
présente comme le négatif du vrai. Le terme même de
"préjugé", d'ailleurs, en connotant passé et passivité,
n'encourage que trop la formulation d'un verdict hâtif, dans un procès
mal conduit où l'accusé est a priori considéré
comme indigne d'être défendu. C'est à une révision de ce
procès que Gadamer s'est naguère attaché, nous invitant
à discerner dans le préjugé la trace de pré-jugements
relevant souvent de la raison pratique et pouvant prétendre à une
pertinence symbolique en tant qu'ils servent à l'orientation commune dans un
monde sensé. Contrairement à ce que laissent entendre plusieurs des
critiques formulées à son encontre, l'ouvre de Gadamer relève
d'un projet parent de celui de Habermas : il s'agit de poursuivre la réflexion
kantienne sur le statut de la "raison pratique", mais non sans remettre en cause le
tranchant de la distinction établie par Kant entre raison théorique et
raison pratique. Revenir sur cette formidable et intimidante coupure, c'est s'interroger
sur le bien-fondé de la mise à part des modalités du devoir
et du pouvoir non moins que sur la possibilité de traiter
séparément les deux questions suivantes : "que puis-je connaître
?", d'un côté, "que dois-je faire?", de l'autre. On semble aujourd'hui
assez enclin à reconnaître que, à trop mettre l'accent sur le
devoir - ou sur la morale -, Kant en vient à sous-estimer la poétique
du vouloir ainsi que l'indétermination ou le conflit des fins. Ce qu'on a
apparemment plus de mal à admettre, c'est, en contrepoint de l'interrogation
précédente, que la question du pouvoir d'une connaissance "pure",
dont les régulations ne seraient que d'ordre cognitif, évacue
peut-être trop vite le problème de la surdétermination "pratique"
(éthique, plutôt que morale) de nos choix d'objets, même lorsqu'ils
affichent leur scientificité.
Pourquoi ce genre de ré-examen rencontre-t-il tant de résistances?
Pourquoi, autrement dit, tient-on apparemment pour normal, sinon évident,
de réduire l'ensemble de la "pratique" scientifique à un ensemble
d'opérations logico-expérimentales appliquées à une
réalité pré-objective et destinées à faire passer
celle-ci du côté d'une objectivité dûment
estampillée? Les remarques suivantes ne peuvent prétendre fournir
une explication complète, ne serait-ce que parce que leur plus évident
défaut est de privilégier un contexte socio-historique ou une tradition
culturelle et intellectuelle quelque peu particuliers. Leur intérêt, toutefois, sera de servir d'introduction à un questionnement plus directement centré sur certains des problèmes actuels, tout à la fois ép
istémologiques et éthiques, qu'on rencontre en sociologie des religions.
Le contexte, en ce domaine des sciences humaines comme en d'autres, est tellement
marqué par la dominance de critères peu ou prou scientistes
d'acceptabilité des énoncés scientifiques, que toute
recherche, pour tenter, souvent en vain d'ailleurs, de se prémunir contre
le soupçon de faiblesse épistémologique, accentue autant
qu'elle le peut la scientificité des autorités sur lesquels elle s'appuie.
En d'autres termes, le contexte de la "production" savante actuelle décide
de la réception des ouvres de référence. Plus
précisément, l'obligation d'auto-justification permanente qui
caractérise la recherche conduit à sélectionner parmi les
oeuvres du passé celles qui paraissent constituer le meilleur rempart contre
le soupçon toujours renaissant de faiblesse épistémologique
et à privilégier dans ces oeuvres les textes dans lesquels
procédures d'objectivation et de réduction en viennent à se
confondre, le réductionnisme arguant des contraintes de l'objectivation et
celle-ci, face à un soupçon qui ne désarme pas, se trouvant
acculée au réductionnisme.
C'est ainsi, par exemple - on le montrera mieux un peu plus bas - que la
réception de l'ouvre de Durkheim se ressent de l'impératif de rupture
et de la disqualification épistémologique de tout effort pour faire
leur place aux problèmes d'interprétation à côté
des problèmes d'explication. Il est vrai que la double opposition
dressée par Dilthey entre sciences humaines et sciences "dures" et,
parallèlement, entre interprétation et explication, a probablement
contribué, par contre-coup, à renforcer la dominance d'un monisme
épistémologique dont l'interprétation devait faire les frais.
N'empêche qu'on écartait ainsi, de la manière la plus abrupte,
le problème de la portée et des limites de la connaissance lorsque
l'étoffe du réel étudié est de nature "symbolique",
c'est-à-dire lorsqu'il s'agit d'étudier des phénomènes
qui ont la caractéristique de faire sens pour des sujets, ceux-ci y
trouvant tant des propositions cognitives quant à l'ordonnancement du monde
que des suggestions concrètes relatives à leurs orientations pratiques
au sein d'un tel monde.
A examiner de plus près certaines des implications de la version scientiste de
la relation de connaissance lorsque celle-ci porte sur des sujets, on s'aperçoit
que si place est faite à l'interpréter, il tombe du
côté de l'objet-sujet qu'on étudie. Interpréter d'un
côté, expliquer de l'autre : l'interpréter, c'est ce à quoi
seraient condamnés les sujets que la version scientiste de la connaissance
condamne à vivre dans un monde défini négativement comme
la cristallisation de tout ce que les indigènes ne peuvent que croire et non
connaître. Interpréter et se tromper tendant ainsi à se recouvrir,
du point de vue scientiste, le problème principal est alors d'expliquer comment
l'on peut vivre et persévérer dans le non-vrai. On le sait, de la critique
rationaliste de l'obscurantisme à la critique de l'idéologie, une
même explication prévaut, l'explication par la domination; pour
excuser ceux qui sont condamnés à interpréter, il faudrait
accuser ceux dont l'intérêt serait de maintenir les premiers dans
l'ignorance!
Vaut-il la peine, cependant, d'insister tellement sur le scientisme, alors qu'il ne s'agit
que d'une version particulière du projet de connaissance rationnelle, et qui plus
est d'une version largement supplantée par un nouveau formalisme? Il convient
assurément de prendre acte de cette transformation historique du rationalisme,
ne serait-ce que pour ne pas enfermer la réflexion éthique dans un
questionnement historiquement daté, marqué par le poids
accordé à une définition "matérielle" du rationnel. En
effet, à côté de la manière "classique" d'être
rationaliste - c'est la manière des Lumières, en nette régression
aujourd'hui -, est apparu et s'est quasiment imposé un rationalisme "formel",
plus indulgent que l'ancien en apparence, puisqu'il s'abstient de dénoncer
l'erreur et le mensonge des "autres", plus rigoureux en réalité puisque
ces "autres", dont le nombre est considérable, tombent désormais
sous un verdict de non-sens, la disqualification suprême de tout
énoncé non-scientifique.
Au mieux, les représentations imputées à cet autre dont le
chercheur fait son objet d'étude ne cessent d'être
étiquetées comme des préjugés que pour tomber sous
les coups d'un objectivisme qui ne réussit à s'abstenir de tout
jugement de valeur qu'au prix du postulat que le sens - ou la signification - est une
propriété de l'objet indépendemment de tout rapport qu'un sujet
pourrait entretenir avec lui. Dans l'ancienne version rationaliste, l'objet "symbolique"
- la religion en premier lieu - est rangé dans la classe des choses fausses ou
mensongères; il est le résultat de dispositifs destinés à
produire de la fausseté et du mensonge. Dans la plus récente version,
il se voit conférer l'étrange statut d'être du "sens-pour-personne".
Plus exactement, ce qu'il y a en lui de "sens", il le devrait principalement sinon
exclusivement au chercheur. Ce que ce dernier concède à l'objet en
matière de sens lui reviendrait au titre d'une constitution ou d'une
"construction" de l'objectivité de l'objet.
A mettre en cause la validité d'une telle démarche, il semblerait qu'on
soit acculé, de proche en proche, à répudier l'idéal de
l'objectivation et à prôner les seules vertus de la "participation". Cette
solution ne s'impose pourtant pas, et l'on voudrait ici plaider brièvement en
faveur d'une position tierce, qui soit autre chose qu'une gesticulation
désespérée entre deux postures
épistémologiques difficilement compatibles et qui tienne compte de et
fasse droit à l'enjeu éthique de la recherche. Semblable plaidoyer
procède d'une analyse phénoménologique somme toute assez
simple de la nature intersubjective des objets d'usage et de la nature
trans-subjective des "gros" objets d'arrière-plan, dont aucun sujet
particulier ne dispose à sa guise, qui contribuent de ce fait à faire
la trame d'une réalité tout à la fois naturelle et sociale
consistante et fiable. Précisons que ces notations doivent s'entendre
d'"objets" tant idéels que matériels, et que la double dimension de
l'intersubjectivité et de la trans-subjectivité se retrouve autant en
amont de l'objet - en tant que condition de constitution symbolique de l'étoffe
de ce que l'on tient pour "réel" - qu'en aval, en tant que condition de
réglage des usages qu'on fait du réel, par rapport auxquels tout
objet joue un rôle de témoin ou de gage du "monde" dans lequel il est
inséré. La constitution sémiotique du sumbolon,
à cet égard, ne présente aucun trait exceptionnel qui interdise
d'y lire une structure générale de la signifiance du réel.
Concrètement, en effet, comme tout "objet" sensé, le sumbolon
se définit par l'articulation de trois dimensions interdépendantes
: 1) l'objet concret (tessère ou anneau etc); 2) le sens intentionnel
(souvent immanent à une pratique socialement reconnue : il faut bien que
l'objet matériel soit compris comme sumbolon pour qu'il échappe
au sort des objets inutilisables, promis à la casse ou au rebut); enfin, 3) une
double relation, l'une actuelle (relation du donner/recevoir), l'autre virtuelle
(le dispositif symbolique engageant une disposition commune à se
reconnaître ailleurs, en d'autres temps, impliquant donc une sorte de pari sur
l'avenir). Face à l'objet-symbole, qu'on peut considérer comme une
sorte de paradigme, quelle pertinence épistémique pourrait avoir une
prescription de rupture épistémologique conduisant à disjoindre
ce qui se trouve étroitement conjoint dans et par le symbole? Les
conséquences d'une telle disjonction sont graves puisque, sur les ruines de
l'intime conjonction, dans tout objet, d'une réalité, d'un sens et d'un
usage, on n'imagine guère que l'un des trois programmes de recherche ou
d'explication suivants : ou explorer les méandres de la crédulité
des sujets, ou mettre en avant quelque phénomène de violence
sous-jacent à la relation qu'ils entretiennent par l'entremise de l'objet, ou,
enfin, chercher dans les propriétés de l'objet l'explication de sa
fonctionalité.
Sens et pragmatique
Rien, assurément, n'empêche le partisan de la "coupure
épistémologique" de souscrire jusqu'à un certain point
à une phénoménologie de l'objet du genre de celle qu'on vient
d'esquisser. Pour ne pas être entraîné sur le terrain délicat,
probablement stérile à ses yeux, de l'interprétation, ne lui
suffit-il pas de défendre l'idée que l'objet "naturel" devient objet de
connaissance du fait de l'intérêt conjoint qu'y prennent ou que
pourraient y prendre plusieurs chercheurs, contemporains ou non? La
différence de statut entre l'objet concret "naturel" et l'objet construit,
abstrait ou artificiel, en ce cas, reposerait sur une différence réelle,
quasi de nature, entre deux communautés : celle des indigènes, pour
qui l'objet, son sens et ses usages, forment un tout, et celle des savants, pour qui
objet et usages seraient ce qui importe, indépendemment de toute question
de sens. Qu'arriverait-il pourtant si un indigène s'avisait de vouloir rejoindre
l'autre communauté? Faudrait-il que celle-ci l'exclue, ou ne l'admette qu'en
lui interdisant de s'intéresser à tout objet relevant de son monde
vécu? En ce cas, il n'y aurait de connaissance que de l'autre, le plus
dissemblable possible, le plus "exotique" possible : apparemment, la
démarche ethnologique serait seule rigoureuse, à condition
toutefois qu'on renonce à y voir un "détour" anthropologique,
donc aussi la promesse du retour "chez soi" d'un sujet capable de porter un
autre regard sur ce qui lui était tellement familier qu'il ne le voyait plus.
On constate ainsi que les problèmes de sens, qu'on croyait pouvoir et devoir
écarter en se recommandant d'une épistémologie abstraite, ne
disparaissent nullement. Ils deviennent au contraire plus aigus, plus redoutables,
dans la mesure où surgissent aussitôt des questions éthiques
similaires à celles qu'on vient d'évoquer, celles en particulier relatives
à l'existence de communautés séparées ou
encore de phénomènes de censure et d'auto-censure, de domination,
de restriction de liberté de la recherche etc. Pour aller au cour de ce
questionnement épistémo-éthique, demandons-nous ce
que serait une inter-subjectivité sans trans-subjectivité? Dans
l'hypothèse où l'on reconnaît à la communauté
scientifique cette double dimension subjective, ne faut-il pas admettre que des
questions surgissent inévitablement quant à la circonscription
trans-temporelle de cette communauté, et que celles-ci ne sont pas moindres
que celles que soulève sa circonscription trans-communautaire? Dans les deux
cas, en effet, on est obligé de faire droit à un "nous" virtuel tout
comme à la possibilité principielle qu'objets, sens, préoccupations
- savants non moins qu'ordinaires - soient entraînés dans des processus
de décontextualisation et de recontextualisation. C'est ce qui permet de
défendre la possibilité, simultanément éthique et
épistémologique, qu'il y ait un regard extérieur pertinent
sur des phénomènes de sens singuliers : la singularité
culturelle imputée à un objet d'étude ne saurait
servir à justifier la thèse hyperbolique de l'incommensurabilité
des référents identitaires, sauf à disqualifier aussi a priori toute
tentative pour étudier ce qui diffère de la société
à laquelle le chercheur appartient.
Par contre, dès lors que l'on refuse de souscrire à la
méta-thèse de l'incommensurabilité, on se trouve
conduit, tant logiquement qu'éthiquement, à admettre la
possibilité d'une symétrisation des perspectives de l'observateur
sur l'observé et de celui-ci sur celui-là; la condition étant
que chacun, tour à tour observateur et observé, intériorise
cette relation de complémentarité entre deux statuts d'ordinaire
distincts dans le temps et l'assume en tant qu'exercice de distanciation par rapport
aux évidences de son propre milieu. Ainsi, pour des raisons qui sont à
la fois épistémologiques et éthiques, l'objectivation scientifique
doit être comprise comme distanciation, en-deçà de toute
rupture. Confondre distanciation et rupture, il faut le redire, serait redoutable puisque
cela reviendrait à refuser au sujet étudié toute
compétence à se comprendre du point de vue de cet autre qui
l'étudie; donc à lui refuser plein statut de sujet, normalement
doué de compétence réflexive. Inversement, lui
reconnaître cette compétence, c'est admettre que le sujet
étudié puisse contribuer non seulement à la ratification
mais encore à la correction de la re-construction de ce qu'il vit et pense
proposée par cet autre qu'est le chercheur; non parce qu'il aurait une
connaissance immédiate de soi - pareille connaissance est un monstre
logique et éthique - mais parce que la construction méthodique que la
communauté scientifique élabore de son monde vécu est
en principe, pour lui, le vecteur d'une compréhension autre, ou
renouvelée, de "son" monde. En bref, bien que, voire parce que,
obéissant à des règles spécifiques, l'objectivation
scientifique relève d'un dialogisme rigoureux. Les
énoncés savants, dans la mesure où ils sont
méthodologiquement contrôlés, ont certes un statut
de "propositions" scientifiques. Mais, publiques par principe, ces propositions
ne peuvent faire oublier la dynamique co-énonciative qui préside
à leur réinscription continuée dans l'espace social. La
thèse de la rupture épistémologique ne porte donc, en
toute rigueur, que sur un segment étroit du processus d'objectivation; son
intérêt est de mettre l'accent sur les modalités
déontologiques du travail du chercheur - en particulier sur le rôle
régulateur de l'idéal d'impartialité et son implication la plus
immédiate, à savoir la critique des préjugés et le refus
de tout jugement précipité. Par contre, elle devient
éthiquement suspecte si on entend par là que les enjeux de la
recherche soient considérés comme rigoureusement
indépendants de toute contribution à une compréhension des
phénomènes sociaux qui soit meilleure quant à ses contenus
et mieux partagée quant à ses bénéficiaires. Si la
rupture épistémologique devait se confondre avec une rupture
communicationnelle de principe, les énoncés savants paieraient
leur prétention à faire exception aux règles pragmatiques de
la communication au prix le plus fort, l'insignifiance culturelle.
De l'importance de la pragmatique, les ethnologues sont d'ordinaire mieux avertis que
les sociologues. La raison en est peut-être que l'idéal
d'objectivité dont ces derniers se réclament porte les traces profondes
du rôle pré-éminent qui a longtemps été celui de la
philologie parmi les sciences humaines. Alors même qu'elle s'est en grande
partie définie contre la philologie, la théorisation sociologique de
l'objectivation s'est très tôt trouvée hypothéquée
par certains traits tout à fait particuliers de la situation de communication dont
relèvent les objets d'étude de son adversaire. L'autre que la philologie
prend pour objet se trouve en effet éloigné dans le temps, sinon dans
l'espace. La langue de cet autre est une "langue morte". Face à cette
situation toute particulière de communication, où l'autre est dans
l'impossibilité de répondre à ce que le chercheur estime
comprendre de ses intérêts et de ses idéaux, la philologie,
héritère elle-même des ambitions des humanités, s'est
constamment efforcée de conjurer le risque qu'on ne tire de cette relation de
profonde a-symétrie la leçon sceptique que toute
"compréhension" de cet autre relèverait à jamais de l'arbitraire
ou de la seule virtuosité de l'interprète. De là l'humanisme
obligé des "humanités" : il fallait autant que possible minimiser les
différences interculturelles et, corrélativement, exalter le statut des
"Oeuvres" classiques, tenues pour les témoins de l'existence d'invariants
culturels eux-mêmes destinés à être toujours mieux mis en
lumière par les progrès de la communication avec eux.
Pour exister en tant que science, la sociologie se devait de répudier l'esprit
des Humanités, et d'abord leur assurance de pouvoir recomposer à
travers l'histoire des grandes Oeuvres les traits d'une Humanité supra-historique.
Parmi les ressources qui lui ont servi à assurer son émancipation
disciplinaire, il importe de signaler cet étrange objet que constitue le couple
langue-culture, dont le succès épistémique croît
en même temps qu'augmente la fièvre nationaliste dans l'Europe du XIXe
siècle. Bien qu'elle soit peu gagnée - en tout cas infiniment moins que
l'historiographie d'alors - par cette fièvre, son thème principal
d'intérêt étant dès ses origines la double question de
l'ordre et du conflit social, la sociologie a reçu de
l'épistémè de son temps un schème
d'intelligibilité spécifique dont la linguistique structurale, au
début du XXe siècle allait encore renforcer le crédit
épistémologique, celui de la totalité. Elle allait par
là continuer à sacrifier à un modèle ancien longtemps
réservé à l'étude des seules grandes Oeuvres, dont la
cohérence était censée faire la valeur formelle, et
progressivement appliqué à la Langue, installée en position de
transcendance par rapport aux usages. Au bout du compte, on peut dire que le primat,
dans la linguistique scientifique, de la Langue sur le langage est homologue à
la primauté, consacrée par les Humanités, des Grands Auteurs,
témoins d'un passé suressentiel, sur les auteurs "mineurs", auxquels
on assimile les auteurs du temps présent, promis à une gloire
éphémère. D'une configuration du savoir à l'autre,
d'un régime d'interprétation à un régime d'explication,
ce qui s'est maintenu c'est, peut-on dire, un semblable privilège reconnu
à la transcendance du mort (langue morte, Ouvre d'un passé
statufié, Langue anonyme); c'est une a-symétrie tenue pour
évidente; ou plutôt, une double a-symétrie, une première,
quant à l'être (priorité de l'Objet), se trouvant couplée
avec une seconde, quant à la connaissance (maîtrise par le Sujet).
Pour n'évoquer qu'elle, la situation communicationnelle dont procède
la philologie doit pourtant être tenue pour exceptionnelle. L'a-symétrie
première qui informe son rapport à l'objet ne saurait être
considérée comme la condition normale de toute connaissance de
l'autre, à moins qu'on ne veuille réduire ce dernier au mutisme;
à moins qu'on n'estime que sa trop grande présence dans son dire
n'offusque l'anonyme transcendance de la Langue, de toute structure ou de tout
code sémiotique. Les réalités langagières n'auraient
d'intérêt qu'en tant que matériaux indiciels destinés
à l'établissement des codes de Langue et de Culture, respectivement
cause première et cause formelle de cette cause finale qu'est l'Esprit d'un
Peuple ou d'une Société. La Science, qu'on fait profession (de foi) de
servir, ne saurait faire acception des personnes : ses objets premiers et derniers
devraient donc être des totalités structurales auto-suffisantes soustraites
à la recherche de la manière dont les codes médiatisent des
usages vivants, la mise en sens ou la symbolisation historique du monde de
l'expérience. Contemporaine d'une linguistique de la Langue, et plus
généralement d'une extraordinaire promotion du code et de la structure,
la sociologie - y compris celle de Durkheim - a probablement souvent
succombé elle-même à la tentation de privilégier les
invariants structurels, les variations quant aux usages et aux usagers étant
tenues pour des données négligeables, au mieux au service de la
ratio cognoscendi du système, en aucun cas à situer du
côté de la ratio essendi du réel et de son étoffe
symbolique.
Le paradigme de la sociologie chez Durkheim. Langue ou langage
Le privilège de la langue - ou du syntaxique sur le pragmatique - a
fréquemment conduit la sociologie à essentialiser la culture, la
systématicité d'une culture lui paraissant le meilleur rempart contre
tout retour d'une philosophie de la conscience et de la liberté. Un tel
privilège sous-tend le programme de recherche de Durkheim en matière
de sociologie du fait religieux. Ce programme est dirigé contre
l'idéalisme ainsi que l'indique, parmi d'autres, la citation suivante :
"Les vrais croyants [...] sentent que la vraie fonction de la religion n'est pas de nous
faire penser, d'enrichir notre connaissance, d'ajouter aux représentations...
(2)
". Remarquons la subtilité, ou l'habileté de l'énoncé,
qui fait des "sujets" religieux les premiers témoins du bien-fondé d'une
entreprise de connaissance qui commence par dénier aux sujets tout
intérêt cognitif et qui, du coup, comme en un retournement du dualisme
dont l'idéalisme se nourrit habituellement, peut jouer les pratiques contre les
représentations, le rituel contre le symbolique.
Dans cette veine, rappelons que Durkheim tient le totémisme pour la
matrice du religieux, en sorte que les catégories fondamentales
destinées à définir le premier - le sacré et le profane
avant tout - sont supposées avoir une portée tout à fait
générale; plus vaste, en tout cas, que le seul domaine religieux;
tellement vaste, que la distinction fameuse sert de tremplin à la
méta-théorie, et tout d'abord à la thèse de la
"transcendance" de la société. Définie à partir du
totémisme, la religion devient plus et moins qu'un sous-système
social; elle est conçue comme coextensive à la société,
une société en passe d'être érigée en instance
réellement distincte de la vie ordinaire et en source de l'idéal auquel
doit se mesurer cette dernière. Devenue coextensive à la vie sociale,
la religion perd toute spécificité historique et toute
déterminité symbolique. Elle gagne d'autant plus en signification
(méta)sociologique qu'elle perd ses contenus socio-historiques concrets.
Mais le prix de cette promotion est élevé, car l'"essence" du fait
religieux se détache des visées signifiantes particulières des
sujets - individus et groupes - particuliers. La vérité de l'essence - sans
commune mesure avec ce que les sujets religieux croient de la vérité
-, tend alors à coïncider avec ce que le (sujet) sociologue affirme de
l'origine sociale de la vérité.
A titre d'exemple de la façon dont l'expérience religieuse est
codée par une sociologie qui oscille entre la thèse de la méta-
signification de la religion et la décision de tenir ses contenus non
totémiques pour infra-signifiants, on retiendra l'affirmation suivante :
"De ce que nous nous représentons un objet comme digne d'être
aimé et recherché, il ne suit pas que nous nous sentions plus forts.
(3) " Jusqu'ici, le propos rencontre l'assentiment du lecteur ordinaire,
entraîné par l'usage sémantique à faire la distinction
entre langage de l'amour et langage de la force et nullement disposé
à voir dans cette distinction une simple question de convention linguistique.
Or, étrangement, le texte poursuit : "mais il faut que de cet objet se
dégagent des énergies supérieures à celles dont nous
disposons et, de plus, que nous ayons quelque moyen de les faire
pénétrer en nous..." L'ensemble du propos apparaît donc rompu,
la seconde partie contrevenant à la première dès lors que
les vocables d'amour et de recherche sont remplacés par ceux
d'énergie et d'appropriation. Entre les deux parties, l'étonnante
clause : "il faut", paraît avoir pour fonction première de corriger les
leçons de l'expérience immédiate, nourrie de
"représentations" symboliques, par la leçon sociologique. Or,
à suivre cette dernière, il semble que l'expérience religieuse
relève d'une logique cannibale : la dévotion ne pourrait signifier
dévouement (conformément à une
phénoménologie de l'amour) mais devrait au contraire se
réduire à une compulsion d'appropriation; autrement dit, le mouvement
du même vers l'autre dissimulerait la visée du même de forcer
l'autre vers lui. Mais peut-on éviter tout à fait de soupçonner
la logique cannibale d'être d'abord dans l'énonciation savante
elle-même plutôt que dans l'objet auquel elle prétend se rapporter
?
Ces succinctes remarques portaient sur les seules Formes Elémentaires de
la vie Religieuse. Or on ne doit pas oublier la leçon d'un autre ouvrage
célèbre de Durkheim, épistémologiquement plus
sûr, La Division du Travail Social, moins marqué par le
structuralisme et l'essentialisme et plus préoccupé de typologie : en
relève, on le sait, la polarité fameuse de la solidarité
mécanique et de la solidarité organique. Il est vrai que la
perspective typologique est parfois menacée par une interprétation
réaliste de la distinction conceptuelle. Néanmoins, si Durkheim tente
en effet de montrer comment un type de société dérive de
l'autre - grâce à l'hypothèse supplémentaire d'un sujet
supra-historique, une "société" devenue méta-sujet de
l'"évolution" -, il lui arrive aussi de concéder que
l'épigenèse a ses limites; que force est d'admettre que certains des
traits qui relèvent de ce que nous appelons "société organique"
doivent s'être déjà trouvés dans les
sociétés de type "mécanique", d'une part, que
l'évolution ne suffit pas à tout expliquer, d'autre part; qu'il faut,
à côté de l'évolution, faire place à l'histoire
elle-même, c'est-à-dire aux sujets, qui font l'histoire en
relayant l'évolution et par là introduisent de la contingence
dans ce qui, autrement, ne serait plus que le plan d'application de forces
évolutives toute-puissantes.
Durkheim le signale en effet (4) : à un moment donné (mais il
précise que ce moment n'est pas ponctuel, encore moins datable;
l'épaisseur temporelle de ce "moment" peut être considérable),
l'évolution produit une configuration sociale, la fameuse "division sociale" et
une "valeur", l'individu, dont l'effet conjoint est de suspendre l'allure
automatique des processus d'évolution. Disons-le un peu différemment
: ce "moment" est celui du "passage" à l'historicité, donc à la
contingence et au sujet - à définir par rapport au vouloir comme au
non-vouloir ainsi que par rapport à l'indétermination et la
surdétermination des désirs. A retranscrire ce genre de notation dans
des termes plus directement en rapport avec la question du symbolique, disons que
le "moment" évoqué par Durkheim, finalement aussi ancien que les
plus anciennes sociétés, est celui du "passage" de la langue au
langage. Un "passage" toujours déjà socialement effectué
car, pour reprendre l'"aveu" durkheimien, les sociétés les plus
"primitives" n'ont pu tout ignorer de la solidarité organique, si bien que
force est de concéder que les sociétés et groupes les plus
avides de se reproduire conformément à des modèles
transcendants n'ont pu échapper aux effets de l'historicité immanente
aux jeux de langage qui sollicitent l'intersubjectivité et travaillent la
subjectivité elle-même.
A partir de là, il ne devrait pas paraître trop scandaleux de soutenir que
la sociologie des religions pourrait avoir plus à gagner à la lecture de
La division du travail qu'à celle des Formes. C'est qu'il en va du
choix entre deux types d'objectivisme. Celui des Formes peut être
caractérisé comme le produit du renforcement l'un par l'autre de l'a
priorisme et du primitivisme. L'objectivisme, ici, se confond avec le
réductionnisme : le complexe se réduit au simple, à
l'"élémentaire". Mais celui-ci ne fait pas fonction de
ratio cosgnoscendi seulement; il désigne encore, et surtout,
la ratio essendi du complexe : le totémisme désigne l'invariant
de la religion comme le rite désigne la vérité "pratique" de
toute pratique, même de celles qu'on imagine inspirées par des
représentations. Dans La Division, par contre, l'objectivisme se
présente autrement : l'invariant ne détourne pas de l'attention aux
variations, ni par conséquent aux émergences de sens. La
typologisation et l'historicisation des catégories progressent du même
pas et correspondent à une prise en compte par l'analyste d'un trait singulier
de son "objet" : la compétence symbolique, laquelle présuppose
l'irréductibilité du langage à la langue, des usages aux
codes. Du coup, et bien que Durkheim n'aille pas jusqu'à le dire
expressément, la langue savante du sociologue peut assumer sa
secondarité réflexive par rapport à une historicité
du sens. Cette langue peut se nourrir d'emprunts, s'appuyer sur des inventions
sémantiques dont les agents sont des sujets capables d'accéder
à une certaine compréhension des rapports sociaux :
"solidarité" illustre cette situation d'emprunts réels et
d'échange virtuellement continu. C'est un carrefour de sens entre les usages
du langage commun et le travail de "reprise" conceptuelle. Le sociologue
montre ainsi que ses concepts sont portés par une
co-énonciation de principe; que ses énoncés participent
d'une trans-subjectivité de droit, dont l'affirmation se confond - mais non sans
se dissimuler quelque peu - avec l'aveu qu'on ne peut confondre
sociétés "traditionnelles" et sociétés
mécaniques. Insistons en outre sur la contrepartie de cette rectification
symbolique de la visée d'objectivation d'abord réductrice : si les
sociétés les plus "autres" et les sociétés contemporaines
sont commensurables - puisqu'un concept récent, celui de solidarité,
peut sans anachronisme s'appliquer là où les apparences plaident
en faveur de fonctionnements "mécaniques" -, alors le jugement
éthico-critique qu'on peut porter sur nos sociétés peut
également, voire doit, s'exercer dans le cas de sociétés
différentes. Les différences culturelles restent ainsi internes au
champ de l'humanité; en sorte que si, sous prétexte de respecter
le différent, on s'abstenait de le questionner du point de vue de
critères éthiques universalisables, on l'exilerait de la commune
humanité en réservant à nos sociétés le
monopole de la réflexion éthique.
Épistémologie et éthique dans l'analyse des
phénomènes identitaires et sectaires
A la lumière des considérations précédentes,
deux problèmes méritent de retenir tout particulièrement
l'attention des sociologues de la religion : celui du "traitement" scientifique de
la montée des revendications identitaires, d'un côté; celui
de l'analyse des phénomènes sectaires, de l'autre. L'un et l'autre
relèvent d'une interrogation critique sur les schèmes
d'intelligibilité auxquels on a recours - en premier lieu sur celui de la
totalité - en même temps que d'une réflexion sur les conditions
pragmatiques du sens, et partant de la compréhension; ils appellent enfin
également une attention fine non seulement à l'interprétation
épistémologique du symbolique mais encore à la
présence du symbolique dans l'interprétation. Les remarques
qui suivent n'ont d'autre ambition que de fournir quelques repères.
Il n'échappe à personne que la religion est (re)devenue un vecteur
des plus efficace d'affirmation identitaire. Face à cela, le sociologue peut-il
faire autre chose qu'affiner le constat? L'abstention de tout jugement éthique
n'échappe pourtant pas à une réflexion sur les effets
éthiques du privilège proprement épistémique
accordé à ce type d'objet ou, tout au moins, sur le risque, jamais
nul, que le chercheur contribue à renforcer le phénomène
qu'il s'efforce d'objectiver en lui apportant une sorte de caution sui generis
, celle d'un "objet" parmi d'autres, autant constitutif que d'autres de la dynamique
socio-historique. En ce cas, une sorte de normalisation scientifique viendrait
doubler l'évidence sociale du caractère "naturel" de tels
phénomènes. Il est vrai que la majorité des chercheurs
s'accorderaient à considérer comme bien naïve l'idée que
, pour éviter toute incursion de jugements de valeur non-scientifiques, il
suffirait de s'obliger à une pure et simple description. La vertu d'abstention
axiologique, en ce cas, n'entraînerait-elle pas un mépris, dont on voit
mal comment on pourrait y consentir, pour les vertus épistémologiques
de l'explication? La question qui se pose alors est celle des implications
éthiques du type d'explication auquel on a recours : en faisant de la religion
un ensemble de ressources mobilisables par des acteurs en compétition,
affrontés dans des luttes de domination un peu rapidement dites "symboliques",
on réduit de fait les visées de sens à n'être que l'alibi de
visées prosaïquement stratégiques de légitimation de soi
et de discréditation de l'autre. Or, ce faisant, on exclut qu'il puisse en
être autrement : la cause est entendue, la religion relève de l'arsenal
idéologique; on assume que si elle peut servir de moyen de mobilisation,
c'est qu'elle s'y prête en quelque sorte tout naturellement. La
possibilité ne désigne alors rien d'autre que la possibilité
d'actualisation, historiquement variable, d'une disposition fondamentale qui ne ferait
que se révéler dans les situations de crise. A plus ample examen, on
découvre que ce type de raisonnement s'appuie sur deux prémisses
tenues pour trop évidentes pour qu'on les discute : la fonction de la religion
serait idéologique, et celle de tout langage "expressive". Ce faisant, le
raisonnement réactive la conception selon laquelle la religion est par essence
totalisatrice quant à ses contenus et uniformisatrice dans ses effets.
Conception qui a un long passé, et qui a servi tant aux adversaires qu'aux
partisans du "traditionnalisme", aux yeux desquels Langue et Religion expriment le
destin d'Esprits collectifs incompatibles, et, pire, mutuellement exclusifs.
L'objectivation doit-elle se confondre avec l'objectivisme, c'est-à-dire avec
l'assomption des prémisses évoquées à l'instant?
Répondre par l'affirmative serait tenir pour nulle la valeur éthique de
la distanciation, nier qu'elle puisse être le détour obligé d'une
compréhension partagée de soi et de l'autre. Une telle réponse
est cependant tentante, car elle se trouve amplement facilitée par la critique
contemporaine du mythe de la transparence à soi du Sujet; néanmoins,
y souscrire serait considérer comme normal l'emballement hyper-critique de la
connaissance, ou encore la dissociation complète du sujet de la science et
du sujet pris comme objet d'étude : ce dernier serait condamné par
le premier à servir de simple réserve documentaire, et lui interdire de
jamais pouvoir user comme d'une proposition de sens de la connaissance qu'on
"prend" de lui.
L'émergence d'affirmations collectives identitaires est souvent conçue
comme une des formes que prend aujourd'hui le retour du sujet. On peut
pourtant se demander s'il n'y a pas là une grave méprise et si ce
type de "sujet" n'est pas plus dépendant qu'on ne le pense des formes les
plus aiguës d'objectivisme. On peut parler d'une revanche du sujet. Toutefois,
dans une perspective éthique, la revanche paraît lourdement
hypothéquée par l'objectivisme car l'affirmation "identitaire"
s'empare des traits identificatoires par lesquels l'objectivisme fixe une configuration
de particularités et l'érige en vérité absolue,
intangible et irrelative comme tout absolu. Tout se passe alors comme si le "sujet"
(individu et collectif) cherchait à appliquer à son profit la doctrine
des frontières "naturelles" et à se réfugier derrière
un intangible destiné à fixer - et donc à figer - les aléas
de l'histoire et de la confrontation avec autrui. De ce fait, il y aurait moins revanche
que défaite du sujet, rendu impuissant à considérer
l'identité autrement qu'à travers le spectre, ou le fantasme, de la
totalité. L'absolutisation de la tradition elle-même manifeste ce qu'il
advient du sujet lorsqu'il s'identifie à la représentation qu'en donne
l'objectivisme. Face à ce genre de processus, la question de la teneur
éthique des schémas d'intelligibilité auxquels les chercheurs
ont recours ne peut manquer de se poser.
Nous reprendrons une dernière fois ce questionnement à propos de
l'étude des phénomènes sectaires, Pour ce, nous nous
appuierons sur certaines de nos indications relatives à l'ouvre de Durkheim.
On peut être tenté, à la manière de Durkheim, de
procéder à une première caractérisation
"négative" des sectes; ce qui arrive lorsqu'on procède par
stigmatisation, par désignation de coupables, gourous manipulateurs ou
disciples complices de leur asservissement. Pourtant, on l'a vu, Durkheim montre
l'exemple d'un autre type d'approche, par la voie typologique. Celle-ci est-elle
éthiquement neutre? Est-il même souhaitable qu'elle le soit?
Ainsi qu'on l'a suggéré, la typologisation durkheimienne des types de
relation sociale n'est pas indépendante d'une option marquée en
faveur de la "solidarité". Or, de manière apparemment curieuse,
c'est cette option qui permet de corriger la stigmatisation première des
sociétés primitives, tout se passant comme si la solidarité
devait être supposée déjà à l'ouvre dans les
sociétés apparemment les plus "mécaniques". Inversement
- mais reconnaissons qu'il ne le dit pas aussi nettement qu'on pourrait le souhaiter
- Durkheim suggère que nos sociétés "modernes", qui
valorisent une subjectivité capable de réflexion, ne sont pas
immunisées, par nature en quelque sorte, contre le risque de
mécanisation des relations sociales. Tout se passe donc comme s'il y avait
solidarité et solidarité : une solidarité dont le
référent est un ensemble de conditions favorables, et une
solidarité "actuelle", définie comme l'effet intentionnel de certaines
créations institutionnelles se réclamant, précisément,
de l'idéal de la solidarité. En ce cas, "solidarité" a
statut de référence transcendante. C'est bien d'ailleurs pourquoi,
face à une telle transcendance, la profonde dissymétrie initiale
entre deux types de société peut être corrigée, au
profit, non d'une mise en équivalence (qui aboutirait à dire, de
façon relativiste, que tout se vaut), mais de la reconnaissance d'une intime
déhiscence, dans chacun des deux types de société, entre
le plan du plus manifeste, sur lequel se concentre la description, et le "plan" -
dont on ne trouve jamais que de rares "témoignages" - de l'exigence
normative.
Discrète, quasi absente des énoncés, la place de cette
exigence est bien réelle chez Durkheim, dans l'agencement discursif de
son énonciation. Sa "présence" explique la correction de
l'assymétrie première, au nom d'une clause de commune
humanité. Le jugement de valeur premier n'est donc pas
annulé.
Il est profondément rectifié. Au lieu de s'énoncer sous forme
d'une disqualification de l'autre, il intervient comme ce qui "creuse" la description et
complique la comparaison : moins celle de deux entités simples
(sociétés mécaniques / sociétés organiques)
que celle de deux rapports dans lesquels figure une commune "solidarité",
dont la fonction est celle d'un véritable transcendantal.
A suivre jusqu'au bout la "logique" éthico-épistémologique du
raisonnement de Durkheim, force est en effet de concevoir que la quasi
incomparabilité première de deux types de sociétés
fait place à une comparabilité dont la condition de possibilité
est le recours à un même terme, celui de la solidarité,
véritable tiers axiologique qui neutralise non le jugement de valeur mais
son application précipitée et biaisée. Autrement dit, la
différence (de l'ordre du constat) du mécanique et de l'organique
ne peut faire que "solidarité" ne soit pas autre chose, et plus, qu'un terme
équivoque. Il s'agit bien d'un "transcendantal", et qui seul fonde une
comparaison dont le ressort, évident dans l'énonciation mais non au
plan des seuls énoncés, est l'inter-compréhension
partagée.
A supposer qu'on accepte de se laisser instruire par l'exemple durkheimien, il suit de
ce qui précède qu'on ne saurait tenir pour une véritable
rectification éthique le fait de s'abstenir de la première modalité
de jugement qui, lorsqu'elle s'exerce à propos des sectes, aboutit à
une stigmatisation. S'intéresser en "naturaliste" aux sectes est peut-être
possible. En rester là, toutefois, équivaudrait à éluder
l'injonction d'une compréhension idéalement partagée,
à se soustraire à l'impératif éthique (correspondant
à la clause de commune humanité) de la "compréhension.
Ce dernier, s'il ne s'énonce que rarement, se "montre" dans une
disposition énonciative tout à la fois singulière et complexe
: celle du mouvement de "se" comprendre à la lumière de l'autre
lorsque l'autre se voit reconnu dans sa capacité à se comprendre,
non à la lumière du même mais à la lumière du
"soi" instruit par l'autre. Cet autre, s'agissant des sectes, est exposé, en
sa parole même, à l'imminente catastrophe du symbolique. Le
sujet qui l'étudie, s'il s'agit bien d'un "sujet" éthiquement
disposé, peut-il ne pas se reconnaître lui aussi exposé à
la fragilité du symbolique? Ainsi apparaît-il, dans le contexte de
l'étude des phénomènes sectaires, que le "symbolique"
figure comme le commun dénominateur - le tiers
éthico-épistémique - de toute comparaison entre sectes
et institutions ecclésiales. La référence au "symbolique"
ne peut avoir une portée descriptive seulement, à moins que la
comparaison ne tourne mal en servant à l'apologie de l'un et à la
condamnation de l'autre. Comme "solidarité", "symbolicité" - ou
signifiance - a statut de transcendantal noético-éthique par rapport
auquel on doit admettre à la fois qu'il n'y a pas incommensurabilité
entre type-secte et type-église et que la mesure peut être normative sans
être au service de l'imposition de normes religieuses particulières.
Mais si on admet ce dernier point, n'est-ce pas se dérober et à
l'exigence éthique et à la vigilance critique, c'est-à-dire
à la dialectique de la distanciation et de la compréhension - que
d'inclure sans précautions les phénomènes sectaires dans
la classe des "nouveaux mouvements religieux"? Ce serait confondre deux types
distincts d'accident symbolique, l'un par défaut l'autre par excès de
régulation.
Assurément, l'intention qui sous-tend l'emploi d'une catégorie aussi
englobante que celle de "groupes religieux" ou de "nouveaux mouvements religieux"
est-elle louable, puisqu'elle procède du refus de stigmatiser "les sectes" et de
contribuer par là à une nouvelle "chasse aux sorcières",
l'opinion publique remplaçant les Églises anciennement dominantes
dans le rôle de chasseur. Assurément, le mot "secte" est devenu trop
équivoque; sa pertinence descriptive est trop souvent inversement proportionnelle
à sa charge émotionnelle. Néanmoins, la question de la
portée identifiante d'une expression conceptuelle singulière demande
à être distinguée de la question des usages et mésusages
d'une expression lexicale aussi usée que celle de "secte" et si, par rapport
à celle-ci, on peut avoir de bonnes raisons de s'abstenir du mot, par rapport
à la première, par contre, on voit mal comment on pourrait s'abstenir
d'"inventer" une expression nouvelle. Non parce que la nature aurait horreur du vide
, mais parce que la représentation connaissante du réel a sa
légitimité "scientifique" propre et, l'ayant, a une pertinence sociale
potentielle : en l'occurrence, on peut plaider en faveur de représentations
assez claires pour permettre sinon de prévenir les projections fantasmatiques
les plus sauvages sur des groupes différents, du moins de prendre autant que
possible la mesure de celles-ci.
Reste donc à en appeler aux capacités d'invention terminologique de
la communauté scientifique pour remplacer une étiquette
infâmante et des procédés d'étiquetage relevant d'une
conscience commune en proie à l'affolement. Encore faut-il être
convaincu que, à travers l'expression ancienne, il n'en allait pas seulement
d'enjeux de pouvoir (orthodoxie / hétérodoxie), mais bien de formes
d'existence socialement et symboliquement menacées. Les travaux de
J.-P. Deconchy, naguère, ont permis d'observer expérimentalement le
phénomène d'entropie symbolique, d'appauvrissement
sémantique, par clôture psycho-sociale, dont les groupes religieux
peuvent être à la fois les agents et les victimes. En soulignant que les
groupements relevant du type-église ne sont aucunement à l'abri de
ces phénomènes, ils ont ouvert la voie à des analyses qui
diffèrent des représentations courantes concernant "les sectes" en
ce qu'ils montrent comment un fantasme de pureté doctrinale et/ou groupale
est à l'ouvre dans l'interdit qui frappe les pratiques interprétatives
les plus communes et fait du langage virtuellement commun le non-langage de
personne, ou, ce qui revient au même, d'un seul. Le plus remarquable, du point
de vue éthico-épistémologique qui est le nôtre ici, est
que ces travaux pionniers indiquent, d'une part que leur condition de possibilité
est liée à l'acceptation par le chercheur de critères de
normativité pragmatique ou symbolique, d'autre part que le recours
à ces critères, véritable tiers "nalytique", est le nerf d'une
symétrisation des perspectives, le régime ordinaire de l'orthodoxie
pouvant, en certaines situations, céder devant un fonctionnement
hyper-orthodoxe; du coup, celui-ci n'apparaît pas réservé,
ainsi qu'une sorte de péché constitutionnel, aux seules "sectes".
L'apparence de "sectarisation" des groupes religieux réputés pour
être les moins sectaires, si elle s'avérait une donnée majeure
de notre temps, ne plaiderait-elle pas en faveur de la nécessité
d'analyses semblables à celles qu'on vient d'évoquer ainsi qu'en
faveur d'un devoir urgent de distanciation, par-delà la paralysie
provoquée par le soupçon que toute référence à
une normativité éthique, immanente aux pratiques symboliques, ne
serait que l'alibi d'une violence imparable?
(1) Gilbert Vincent est professeur-chercheur au Centre de
Sociologie des Religions de l'Université des Sciences Humaines de
Strasbourg.|Retourner au texte|
(2)Émile Durkheim, Les formes
élémentaires de la vie religieuse. Paris: PUF, 1960, p. 395.|Retourner au texte|
(3) Ibid., p. 596.|Retourner au texte|
(4) Émile Durkheim, De la division du travail social.
Paris: PUF, 1967, p. 330-1.|Retourner au texte|