LE CHÔMAGE D'EXCLUSION.
INTERROGATIONS ÉTHIQUE SUR FOND RELIGIEUX
Éric Volant (1)
Une analyse quelque peu approfondie d'un phénomène social important
mène toujours à une discussion des mythes par lesquels les individus
et les communautés interprètent leur situation historique. Ainsi, par
exemple, pour comprendre le chômage d'exclusion et pour y répondre,
on est amené à se poser des questions existentielles et religieuses.
Cette démarche spontanée de l'esprit en quête de clarification
justifie déjà, par elle-même, que l'étude du chômage
trouve sa place à l'intérieur du champ des sciences de la religion.
On pourrait en dire autant de l'étude de toute autre forme d'exclusion, d'ordre
religieux ou politique, ainsi que tout autre phénomène social. Il nous
semble même tout à fait légitime de généraliser
notre propos en affirmant que la recherche scientifique concernant les grandes
calamités de notre temps et la préoccupation éthique qu'elle
soulève, conduisent inévitablement à des questions religieuses. On peut donc considérer un département de sciences religieuses comme étant un lieu académique où l'on doit faire face aux
développements contemporains qui produisent ou risquent de produire la souffrance des populations.
L'objet particulier de notre propos est le chômage d'exclusion sous l'angle de
l'éthique. Nous soulèverons les questions éthiques que ce
phénomène social entraîne et qui aboutissent
nécessairement à des interrogations fondamentales ou ultimes.
Pour ce faire, nous observerons d'abord la situation du chômage dans la
société québécoise pour autant qu'elle risque de
conduire à l'exclusion certains de ses membres ou qu'elle les engage
déjà dans les voies de l'exclusion. Puis, nous préciserons
les termes "exclus" et "exclusion" et nous évaluerons la pertinence que cette
terminologie peut avoir en regard du problème du chômage. Ensuite,
nous présenterons trois modèles possibles d'interprétation de
l'exclusion sociale ainsi que les modèles de pratique qui y correspondent sans
omettre de souligner les mythes qui servent à l'élaboration de ces
modèles ni les fondements de la condition humaine qui sont en jeu.
Finalement, pour conclure, nous soutiendrons que le chômage d'exclusion ainsi
que toute autre forme d'exclusion ou de situation injuste constituent des lieux
où l'éthique est appelée à poser les questions
appropriées à son champ, mais aussi à pousser ses
investigations plus loin en concertation avec les diverses approches en sciences
des religions.
Le chômage au Québec, un potentiel d'exclusion
La population du Québec, en milieu rural comme en milieu urbain, vit
d'ores et déjà dans une société qui non seulement
produit des inégalités et des injustices, mais qui introduit le processus
d'exclusion(2). Le chômage et la pauvreté ont atteint des sommets
qui rappellent ceux de la dépression des années trente, alors que les
finances publiques continuent de se détériorer et que la part de la
dette détenue par des intérêts étrangers augmente sans
cesse. En même temps notre économie continue de produire beaucoup
de richesse, une richesse de plus en plus inégalement répartie(3).
17,6 % des familles québécoises vivent sous le seuil de la
pauvreté. Les personnes seules affichent un taux de pauvreté de
45 %. Chez les 65 ans et plus, 21 % des hommes et 34 % des femmes vivent
dans la pauvreté. Les femmes sont plus pauvres que les hommes, en
particulier chez les jeunes et les plus âgées. L'une des principales
raisons de la pauvreté est la pénurie et la précarité de
l'emploi.
Au Québec, le taux de chômage est, au moment d'écrire ce
lignes, soit à l'été 995, de 12,2 %, ce qui représente
417 000 personnes. Si l'on ajoute les assistés sociaux adultes aptes au
travail, le chômage réel affecte plus de 850 000 personnes. Le nombre
de bénéficiaires de l'aide sociale a atteint un record historique de
808 000 personnes de tous les âges. Parmi elles, 50 % ont de 25 à
39 ans. À cause des modifications des barèmes de
l'assurance-chômage (la durée des prestations passe de 50 semaines
à 42), plus de 112 000 personnes ont, depuis cet été,
basculé à l'aide sociale. La majorité des
bénéficiaires sont victimes de la conjoncture économique.
L'usine qui les embauchait depuis des années a fermé ses portes
ou a procédé à des licenciements. Or, ils ne sont plus
qualifiés pour les emplois disponibles dans leur région et n'ont pas
trouvé de travail, même après avoir multiplié les
démarches auprès des employeurs(4).
Derrière ces chiffres se cachent des personnes avec leur histoire et leur
subjectivité. Le chômage est avant tout un drame individuel, une
catastrophe personnelle qui peut détruire une vie(5). Cependant, des
entreprises enregistrent de bonnes performances. Ainsi, Québécor
annonce une hausse de 19 % de son bénéfice en 1994 qui atteint
89 millions comparé à 75 millions en 1993. En 1994, Donohue
a réalisé un bénéfice net record de 114,2 millions
sur un chiffre d'affaires de 807,4 millions comparativement à un
bénéfice net de 16,8 millions en 1993. Le Groupe
Laperrière & Verreault a dégagé, pour le troisième
trimestre de 1994-1995, un bénéfice net de 996 millions
comparativement à 52 millions au même trimestre de l'année
précédente. Les revenus ont totalisé 87,4 millions depuis le
début de l'exercice, en hausse de 43 % sur 1994. Derrière ces
chiffres se cachent aussi des personnes, bien sûr, des travailleurs qui ont
su ainsi jouir d'un emploi rémunéré, mais surtout des
patrons et des investisseurs qui, tout en encaissant le gros des
bénéfices, contrôlent les décisions politiques.
Or, ce sont tous des citoyens qui, ayant des responsabilités sociales,
doivent être en mesure de rendre compte de leur gestion en ce qui concerne
la juste répartition des biens.
Les trois grande centrales syndicales du Québec (CSN, FTQ et CEQ)
manifestent les revendications suivantes : les gouvernements doivent combattre
leur dette en puisant l'argent chez ceux qui en ont (les banques, les multinationales
et les bien nantis) et non pas chez les petits salariés, les femmes pauvres et
les étudiants. Le rapport de la Commission des jeunes sur la
souveraineté ressemble à un cri de détresse de la part
d'un groupe d'exclus qui, coincés par la conjoncture, vont jusqu'à
proposer l'abolition de la sécurité d'emploi dans la fonction publique,
la réorganisation du travail, la remise en cause de l'universalité des
pensions de vieillesse, la loi sur le contrôle des déficits.
Ce chômage que des représentants du monde ouvrier appellent
"exclusion"(6) peut faire l'objet de diverses approches(7) : l'approche
économique qui étudie les coûts de l'exclusion et de
l'intégration ou propose le redressement des finances publiques, la
définition d'un nouveau pacte fiscal avec la population; l'approche
instrumentale qui détermine des mesures en ce qui concerne la formation et
le perfectionnement de la main-d'ouvre, la réduction du temps de travail, la
réorganisation du travail dans l'entreprise, des initiatives pour favoriser
l'accès à l'emploi des jeunes, le soutien de certains secteurs
d'emploi de haute technologie, l'établissement d'institutions qui se
consacrent à l'objectif du plein emploi, la participation active des
grand partenaires socio-économiques (les syndicats, le patronat, les
politiciens); l'approche critique qui aide les exclus à s'organiser et
à s'exprimer pour qu'ils soient partie prenante du jeu social; l'approche
éthique qui étudie le phénomène de l'exclusion dans
l'optique d'une juste répartition des fardeaux et des bénéfices
entre les membres de la société, de la création de liens de
responsabilité mutuelle entre les partenaires socio-économiques et
les populations affectées : cette dernière approche est celle du
présent article.
Le chômage d'exclusion. Quelques clarifications conceptuelles
Afin de savoir si une situation d'inégalité sociale est une forme
d'exclusion, si elle entraîne seulement un risque d'exclusion ou, au cotraire,
si elle engage un processus irréversible d'exclusion, il faut convenir du
sens exact que nous donnons aux termes. Pour ce faire, nous observerons les
exclus et quelques-unes de leurs caractéristiques avant de définir
le concept d'exclusion.
Les exclus
Un premier constat, c'est la grande
hétérogénéité des populations exclues
et la diversité des trajectoires qui mènent à l'exclusion(8).
En effet, les risques ou les situations d'exclusion peuvent être d'origine physique
: le racisme, le handicap physique, le sida; d'ordre géographique : le ghetto,
la prison, l'hôpital psychiatrique; d'ordre économique : les
chômeurs, les assistés sociaux, les familles monoparentales
incapables de subvenir à leurs besoins, les gens qui sont en situation de
pauvreté de génération en génération, les sans
domicile fixe, les mal logés; d'ordre psycho-social : les enfants
perturbés, les isolés, les suicidaires, les drogués, les
alcooliques; d'ordre culturel : les analphabètes, les minorités visibles
ou culturelles; d'ordre symbolique : les pauvres, les assistés sociaux, les
ghettos, les SDF, les jeunes, les motards, les membres du crime organisé qui,
ayant tous leur propre fonctionnement de valeurs et leur propre réseau de
socialisation, s'opposent aux modèles sociaux de la culture dominante.
Cette diversité nous empêche de considérer ou de traiter
les exclus comme une catégorie homogène, ayant des
caractéristiques et des besoins semblables. Il est donc plus approprié de
parler 1) de populations à risque d'exclusion; 2) de populations
touchées par un facteur spécifique d'exclusion dans un domaine
particulier, par exemple celui de l'école (décrochage), celui de
l'économie (chômage), celui de la santé (accident de travail), de
la justice (crime) et de la culture (ghetto); 3) de populations victimes d'un cumul de
facteurs d'exclusion.
Le chômage est aujourd'hui une des manifestations et des sources principales
de l'exclusion sociale. Et pourtant toute situation de chômage, surtout
lorsqu'il s'agit du chômage indemnisé, même le chômage
de longue durée n'est pas un mécanisme automatique d'exclusion.
En effet, quelqu'un peut être exclu du marché du travail sans pour
autant être exclu de la société. Pour que le chômage
devienne un chômage d'exclusion(9), il faut un cumul de caractéristiques
excluantes. Tout se passe comme si une société pouvait accepter
l'accroc à la normalité au moins sur un point, mais était
incapable de supporter la présence simultanée de plusieurs handicaps
sociaux. Les facteurs qui contribuent à faire des chômeurs de longue
durée des exclus sont, entre autres, le manque de scolarité ou de
formation professionnelle, la perte ou l'inadaptation des qualifications acquises
antérieurement, la perte de statut social; l'évolution des
comportements des personnes affectées par le non-emploi : la
réduction de l'intensité de leur effort pour cherche un travail
rémunéré, le découragement et la perte de confiance
en soi; l'absence d'autres revenus dans le ménage, l'instabilité
familiale, la solitude (par exemple, les mères célibataires ou les
femmes seules à gérer une famille), la précarité
du logement, l'appartenance à une zone géographique
marquée par la pénurie(10).
L'exclusion
La dissémination des exclus à travers de larges franges de
la population peut sans doute donner raison à ceux qui, comme Julien Freund,
estiment que la notion de l'exclusion est sursaturée de sens. On arrive
à lui faire dire n'importe quoi et donc à "produire de l'exclusion par
logomachie et par sentimentalisme généreux"(11). Il est vrai que le
terme "exclusion", relativement récent, doit être manié avec
beaucoup de précaution, mais celui-ci a le mérite de renvoyer
à un fait social observable à travers les siècles. En effet,
des individus et des groupes, constituant une menace pour la
communauté parce qu'estimés impurs, sont déclarés
out of order et rejetés en dehors de l'ordre social(12). De ce fait, ils ne
peuvent plus être considérés comme des acteurs sociaux
capables "de lutter pour la direction sociale de l'historicité dans une
collectivité concrète"(13). Il en va ainsi des chômeurs et des
assistés sociaux suite au chômage. Le terme "exclusion", au sens
où nous l'entendons, sonne donc fort à propos dans la bouche des
leaders syndicaux.
Autrefois, cette mise à l'écart fut considérée comme
faisant partie de la normalité des choses. Une communauté
était présumée avoir besoin de l'exclusion afin de s'affirmer et
de se protéger. Aujourd'hui, en vertu des droits et libertés, l'exclusion
est considérée comme un mal et traitée comme une pathologie
de la vie sociale. Le terme est donc d'avance éthiquement chargé,
car il comporte déjà, avant toute définition, un jugement de
valeur. La rectitude politique a fait de l'exclusion un thème de choix dans les
discours donnant aux candidats et aux élus, aux citoyens et aux
Églises, bonne conscience, même si dans leurs pratiques ils continuent
à produire de l'exclusion.
L'exclusion, une notion spatiale
L'exclusion est un terme spatial (ex = hors de; claudere = fermer) et
évoque l'image de la délimitation d'un territoire avec interdiction
d'accès pour certains. Exclure, c'est clôturer un espace social
déclaré légitime et en écarter des individus ou des
groupes jugés non compatibles avec les valeurs définies comme
conditions d'appartenance à cet espace(14). Par ses normes, le tout social
se construit un espace de référence qui intègre les uns et
exclut les autres. Ainsi, dans sa présentation des conclusions de la
Commission des jeunes sur l'avenir du Québec, Marc-André Coallier a
eu le mot juste, lorsqu'il dit que "les portes de la société sont
fermées autant pour un jeune qui sort de l'université que du
secondaire 3". En effet, les jeunes sont exclus de l'espace social où
l'emploi et le revenu sont les critères privilégiés de l'insertion
sociale.
L'exclusion a des liens de parenté avec la marginalisation qui est aussi une
notion spatiale. Cependant, la marginalité semble être perçue
comme la situation passagère de celui qui est rejeté aux
frontières. Tous les liens avec la société dominante ne lui
sont pourtant pas coupés. Bien au contraire, le marginal demeure en
permanence sous le regard de la société. Tôt ou tard, il sera
conduit soit à l'intégration, soit à l'exclusion. L'exclusion, par
contre, fait appel à la durabilité de la situation ou à
l'irréversibilité du processus(15). Par ailleurs, notons qu'aussi
longtemps que l'exclu demeure observable, l'exclusion n'est pas parfaite. Ce qui
prouve l'inadéquation partielle du terme :
Dans ce cas, l'exil et l'expulsion s'approcheraient le plus de la définition de
l'exclusion. Celle-ci évoque l'image de l'éloignement (la distance,
l'écart, la séparation). L'éloignement, en tant qu'acte
d'éloigner et en tant qu'état d'être éloigné, est
une donnée fondamentale de la condition humaine. L'exclu n'est ni un
proche (parent) ni un prochain (ami, collègue), mais un lointain, celui que je
ne verrai jamais, mais dont l'appel à la justice peut se faire urgent et
m'empêcher de dormir(17). Selon Ricour, "seule une petite part des relations
humaines peut être personnalisée"; le reste des rapports entre les
humains est marqué par l'anonymat "et se réduit à un jeu
réglé de rôles"(18). Il faut donc une règle
éthique qui sert de médiation entre les libertés, sinon les sujets
s'ignoreraient ou se nuiraient. L'intention éthique naît de la tâche
fondamentale qui incombe aux humains s'ils veulent cohabiter sur cette terre, celle
d'avoir le souci de la liberté d'autrui et de son altérité.
L'exclusion, une sanction
Pour le Goff, la marginalité est semblable au purgatoire, tandis que l'exclusion
est l'équivalent de l'enfer. Exclure, c'est condamner à l'enfer, celui-ci
étant le lieu dans lequel les sociétés se débarrassent
de ceux qui sont "de trop", parce qu'elles sont incapables de les incorporer.
L'exclusion est la négation de l'autre, le verdict de son inexistence ou de son
non-être(19). Rien n'est plus pénalisant et désespérant
que de sentir que nous n'avons d'existence pour personne(20). C'est pourquoi, dans
un rapport envoyé au Gouvernement, des jeunes Québécois
sans travail se sont écrié "nous existons". En ce sens, l'exclusion est
une stratégie de sanction et de mise à mort, de meurtre sacrificiel.
Pour faire régner l'ordre, il faut des coupables ou des victimes. L'ordre se
construit donc parmi les monceaux de cadavres et, en ce sens, les lois sont
thanatocratiques, les lois de la détermination étant les lois de
l'extermination(21). D'où l'effort séculaire de rendre absent ou de
tuer légalement ou symboliquement, de stigmatiser les humains qui ne
répondent pas aux normes ou aux valeurs de la société :
L'exclusion, lieu de salut
L'exclusion est un lieu de salut pour les exclus. Le plus éloigné de la
table d'honneur sera servi le premier. Qui plus est, les populations exclues peuvent
devenir des données socialement utiles servant à des
règlements administratifs et bureaucratiques de l'indemnisation ou de
l'assistance, à des discours politiques et religieux d'égalité ou
de charité. Selon la Vie de Saint Éloi(23), Dieu aurait pu
créer tous les hommes riches, mais il voulut qu'il y ait des pauvres en ce
monde afin que les riches aient une occasion de racheter leurs
péchés. Les pauvres sont considérés et traités
non pas comme des personnes à part entière, mais comme des moyens
de salut ou comme des objets de la compassion. Celle-ci va souvent de pair avec le
mépris et la condescendance aussi bien qu'avec la peur.
Les léproseries sont situées à un jet de pierre de la ville pour
que la charité fraternelle puisse s'exercer envers les lépreux. La
société médiévale a besoin des parias, dangereux mais
visibles, parce qu'elle se forge, à travers les soins qu'elle leur donne, une
bonne conscience et plus encore projette en eux, magiquement, tous les maux qu'elle
éloigne d'elle(24). Il en va ainsi de la société contemporaine
avec ces nombres d'exclus de toute sorte, y compris les sans emploi qui sont
stigmatisés par la population en général comme des
"paresseux", des "sans dessein" ou des "imprévoyants".
Trois modèles d'interprétation et de pratique.
L'appel aux mythes et les interrogations ultimes
Significative est la manière dont une société se
représente les exclus. Elle en dit long sur la société
elle-même, son identité ou sa dispersion, son ouverture ou son
enfermement. Nous avons cru déceler trois modèle
d'interprétation de l'exclusion, qui gravitent autour des pôles de l'ordre,
de la communication et du conflit existentiel et qui conduisent respectivement
à des pratiques d'insertion, d'intégration et de négociation
constante des rapports de force. Sans s'opposer nécessairement, ils sont
différents, parce qu'ils se fondent sur des considérations existentielles
et religieuses fort différentes. Les deux premiers modèles me
semblent les plus courants dans la société contemporaine tandis que
le troisième, plus redouté parce que menaçant, me paraît
davantage tenir compte de la complexité de l'âme humaine et des
remous qui agitent une société.
L'ordre
Dans la perspective de la théorie de l'ordre, le phénomène de
l'exclusion est lié à un excès de désignation ou
à la surdétermination de la norme. Plus une société
se voit contrainte de s'affirmer ou de satisfaire à des critères de
vérité et d'efficacité, plus elle risque de devenir une
entité excluante. Plus aussi elle développe une manie taxinomique et
classifie ses membres selon le degré de leur insertion sociale ou de la place
qu'ils occupent dans la société. Plus aussi elle stigmatise ceux qui
n'obéissent pas à ses normes, plus aussi elle est en mesure de
légitimer symboliquement ses vérités et ses pratiques en vertu
de l'ordre sacré ou de la sécurité. L'exclusion est le
réflexe de toute société qui vit dans l'insécurité
et instaure l'ordre pour sortir de sa situation de pénurie ou de
précarité.
Selon Le Goff(25), au Moyen-Age où la stabilité physique et morale
de la communauté est menacée par le climat
d'insécurité généralisée, on multiplie les exclus
: les hérétiques afin de préserver l'orthodoxie et
l'autorité de la hiérarchie, les lépreux et les prostitués,
images du péché, afin d'assurer la santé publique, les juifs et
les étrangers afin de garantir l'identité culturelle et religieuse, les
sodomites et les monstres, êtres contre-nature, afin de respecter la nature, les
vagabonds et les errants afin d'assurer la sécurité, les oisifs et les
mendiants afin de réhabiliter le travail. Le mythe ou la morale du travail ne
datent pas d'aujourd'hui. En effet, déjà à partir du XIIIe
siècle on assiste à la valorisation du travail(26). D'obligation
pénible ou de malédiction décidée par Dieu, le travail
est devenu progressivement une source importante de l'identité humaine.
C'est par le travail que l'on devient homme.
L'insécurité contemporaine peut sans doute se rapprocher de celle du
Moyen-Age, car elle a tendance à instaurer des politiques qui visent l'ordre et,
du même coup, à accroître les risques et les situations d'exclusion.
L'ordre contemporain est avant tout économiste. Ce sont les
vérités révélées de la haute finance qui font
foi et qui régissent les décisions politiques. Les discours des
politiciens sont moralistes, tandis que leurs pratiques sont économistes.
Dans son livre L'économie triomphante(27) dont le caractère
pamphlétaire est manifeste, Albert Jacquard montre comment
l'économisme fonctionne comme une religion et sécrète un
fanatisme aussi radical que celui de certaines sectes religieuses. Dans la
société occidentale, le discours des économistes s'exprime
désormais seul, comme s'exprime seul en Iran le discours des ayatollahs. Or,
la croyance en la valeur absolue des propositions des économistes est un
intégrisme aussi ravageur que les intégrismes religieux.
Dans une société dominée par le modèle
économiste, le modèle d'action appropriée est l'insertion
sociale par le travail rémunéré. Un emploi, un salaire, un toit,
des loisirs, une place dans la société. Une double exclusion menace
alors les chômeurs et les assistés sociaux. Sans emploi et sans revenu,
ils ne participent pas au modèle normatif de l'échange marchand,
constitué par la production et la consommation. Il y a donc une rupture du
lien social lequel passe obligatoirement par l'emploi. On parlera alors en terme de
"société cassée en deux"(28) ou de
"société fracturée" (Chirac au cours de la campagne
présidentielle en France). Mais ce qui plus est, l'emploi et le revenu sont
estimés comme les valeurs premières de la morale publique et de la
reconnaissance sociale dans une société économiste. Par
conséquent, les chômeurs d'exclusion ne sont pas seulement absents
de l'espace économique, mais ils sont aussi en rupture de sens avec leurs
concitoyens dont ils ne partagent pas le même espace symbolique(29). Pas de
travail, pas de salaire, pas de personne humaine entière.
Le chômage est à la fois une forme de régulation des
mécanismes sociaux qui procède par exclusion et un signe
de dysfonctionnement de l'ordre économiste. Le désordre,
caché sous son contraire, c'est que de vastes pans des besoins de
l'humanité ne sont pas couverts alors que des femmes et des hommes
sont disponibles pour les couvrir par leurs activités.(30)
La communication
Selon une logique de travail et de revenu inspirée par la recherche de l'ordre,
l'exclusion est un problème que l'on peut résoudre par la
création d'emplois. Par contre, sous l'angle de l'identité et de
l'appartenance, elle est avant tout un problème qui pourrait être
résolu par la communication. Lorsqu'il n'y a pour un individu ni la
capacité ni la volonté d'adhérer à des valeurs
collectives et si, en même temps, il n'a pas réussi à
établir des réseaux de voisinage et de proximité
(famille, quartier, loisirs), son lien avec la société globale et son lien
avec une communauté locale sont tous deux rompus. Cette situation est
suicidaire. Par contre, on voit aussi, au sein d'une population exclue, se
développer des solidarités et des représentations collectives,
des formes d'échange économique et symbolique, mais qui sont
hermétiques ou inaccessibles aux autres groupes de la
société. Les membres de la population exclue (OUT) peuvent
ainsi se percevoir comme intégrés (IN) au sein de leur groupe.
Cette population exclue peut manifester elle-même des caractéristiques
excluantes à l'égard d'autres populations ou à l'égard
de la société globale. Ni elle ni le tout social ne parviennent
à négocier leurs valeurs respectives, à reconnaître leurs
similitudes et à accepter leurs différences. Il s'agit donc de trouver
un imaginaire ou une mythologie, des projets ou des combats qui puissent rassembler.
Mais rassembler, c'est de nouveau exclure ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent
se trouver chez eux ni dans ces mythes ni dans ces projets.
Le modèle éthique de cette seconde approche est celui de
l'intégration sociale, bâtie sur l'idée du métissage.
Par celle-ci on entend l'échange entre les diverses populations d'exclus,
éloignées les unes des autres, et la société globale
fracturée. Il s'agit d'offrir à chaque groupe l'opportunité de
pouvoir voir et entendre, être vu et être écouté des
autres(31). En termes d'intégration sociale, il est important que le sujet
puisse d'abord rétablir le lien à lui-même et développer
une image de soi. Puis, l'appartenance à un réseau de
proximité spatiale (voisinage) et symbolique (similitude de modes de
pensée et de valeurs) préparera l'insertion économique
des sujets.
Selon Jacquard, la spécificité humaine est la capacité
de chaque collectivité humaine de rendre ses membres conscients
d'eux-mêmes et d'en faire des personnes. Cette émergence de
la conscience est le propre, non de chaque individu, mais des interactions entre les
individus, des mises en commun par diverses formes d'échange, ce qui ne
peut être obtenu qu'en accordant un statut égal à tous(32).
Dans cette optique, l'éthique aura l'impossible tâche de veiller à
ce que l'échange ne se fasse pas sous forme de prédation et que le
don ne devienne pas dommage(33), que l'intention de servir n'aboutisse pas à
une prise subtile de pouvoir sur autrui, que la légitimité et la
compétence, accordées en principe à la parole des exclus,
se traduisent dans les faits. La concurrence existentielle
Dans une perspective de conflit existentiel, la question de l'exclusion n'est pas un
nouveau problème social que l'on peut isoler et traiter spécifiquement
afin de le résoudre grâce à l'instauration de l'ordre ou grâce
à l'établissement de la communication interpersonnelle ou
interculturelle. Elle est inhérente au fonctionnement de la
société et à l'être de l'homme. Tout le rapport à
autrui est à considérer dans l'optique de l'exclusion(34). Le recours
au concept de l'exclusion est une façon d'appréhender l'ensemble des
mécanismes de la société globale et de la régulation
sociale. Penser la société en termes d'exclusion, c'est poser le
problème des effets pervers de la cohésion sociale, de la
détermination des normes ou de la création de l'ordre. Une religion
ou une communauté, par les vérités qu'elle affirme, par les
valeurs qu'elle proclame, par les règles rituelles qu'elle ordonne et par les
normes morales qu'elle impose, exclut autant qu'elle rassemble.
Dans une société polymorphe, diverses collectivités
s'affrontent pour imposer leur propre modèle normatif de l'ordre sur le tout
social et infléchir ainsi l'histoire selon leurs propres modèles. Dans
cette lutte, des populations entières sont laissées pour compte, parce
qu'elles n'ont pas de voix qui leur permet de prendre part au jeu social. Un projet de
société, jugé le plus démocratique, sera toujours l'ouvre
de groupes dominants et se fera sur le dos des "petits" ou de ceux qui, par leur
option politique ou leur statut social, sont écartés du pouvoir et du
savoir. Éloignés des sphères de la décision et ne
disposant d'aucune source d'information fiable ou adéquate, ils sont
impuissants à contribuer à l'avènement de l'histoire et
à en retirer des bénéfices. Le rapport historique des forces
ne peut être rompu que par l'émergence de nouveaux mouvements
sociaux qui parviennent à instaurer une nouvelle répartition des
pouvoirs qui, malheureusement elle aussi, avantagera les uns et
désavantagera les autres et sera donc, à son tour excluante.
Ce phénomène de l'exclusion qui se répète tout au
long de l'histoire humaine et semble faire partie de la condition humaine,
malgré les beaux discours politiques ou religieux sur l'égalité
de tous les humains, nous paraît bien se refléter dans la morale du
maître et dans le récit mythique de Caïn et d'Abel.
La morale du maître
Cette morale propose ou impose à l'esclave "son" bien, c'est-à-dire ce
que le maître estime être le bien de son esclave. Le discours du
maître produit des énoncés prescriptifs qui sont censés
assurer à l'esclave davantage de jouissance et de bonheur, davantage
de désir et de liberté(35). Un "jouir plus" est la promesse commune
à tous les discours du maître. Dieu sait que les maîtres sont fort
nombreux. L'éthique doit se méfier des religions, des institution, des
thérapies, des médecines, des politiques ou des personnes
animées des intentions les plus humanitaires, lorsqu'elles annoncent un
"jouir plus". Le discours religieux est un discours du maître, lorsqu'il promet le
paradis après la mort : souffrez dans cette vallée de larmes, vous
serrez heureux pour l'éternité. "Bienheureux les pauvres". Le
sermon sur la montagne a été souvent interprété
dans une perspective de souffrir maintenant et de "jouir plus" plus tard. Les
discours révolutionnaires et les guerres d'indépendance promettent
des lendemains qui chantent. Mais la population est contrainte de
désenchanter aussitôt, car beaucoup sont exclus du bonheur promis.
Avec justesse, Ricour repousse avec horreur l'idée que le pouvoir puisse
faire le bonheur public. Nous ne connaissons pas d'état historique, dit-il,
où le bonheur des uns n'aurait pas été payé par le
malheur des autres(36). L'assignation au pouvoir politique de la tâche de
faire notre bonheur est un malentendu. L'effort maximal que l'on puisse attendre
de l'État, c'est la recherche d'une répartition équitable des
biens sociaux et le respect des sujets. Avec le bonheur, on n'est plus ni dans la
politique ni dans l'éthique, mais dans la poésie, dans la religion, l'art,
l'amour, l'ineffable.
Après Freud et Marcuse, Touraine a pu nous convaincre que la morale du
travail est une morale du maître(37).
Cette morale repose sur l'ajournement
du bonheur ou la satisfaction différée. Le travail doit chercher pour
récompense un succès ou un profit qui ne viendrait que plus tard.
Les discours que l'état tient aux assistés sociaux et aux
chômeurs va dans la même ligne : suivez des cours de formation,
participez à des rencontres. Vous trouverez de l'emploi et vous serez
heureux. On encourage le travailleur à produire davantage de biens afin
que les miettes qui tombent de la table du maître soient plus abondantes(38).
Foucault distingue deux types d'aliénation. Il y a l'aliénation par
laquelle on est dépossédé de sa liberté ou de sa
capacité éthique et l'on tombe sous le pouvoir d'un autre. C'est celle
de l'univers carcéral, mais aussi celle de l'exploitation des travailleurs.
Mais il y a une autre aliénation, c'est celle par laquelle on n'est pas
libéré de sa responsabilité éthique. On est
désigné comme l'exclu, "étranger à la ressemblance
des humains entre eux"(39), mais quand même tenu responsable de cet
état de choses. C'est le cas du chômage d'exclusion. Dans le
monde du travail, l'exclusion a remplacé l'exploitation.
Il faudrait opposer à la morale du maître, intériorisée par
l'esclave (le surmoi), un discours originel et spécifique de l'exclu qui
révèle un sujet qui parle en son nom propre, qui est conscient de
sa capacité éthique et se sert de son libre arbitre au meilleur de
ses compétences, qui n'hésite pas à défier les
raisons et les objectifs du maître. Ce qui a été mis hors
société peut devenir agent de changement. Des groupes d'exclus
peuvent devenir acteurs responsables et lutter pour la direction sociale de
l'historicité dans leur collectivité (40). Il s'agit de leur offrir les
armes de la légitimité et de la compétence pour
reconnaître et prendre en main leur propre destin, ce qui ne pourra se faire
sans la force d'une intelligence qui saisit les enjeux et d'une volonté qui
cherche à durer.
Le récit de Caïn et Abel
Le récit de Caïn et Abel montre la déchirure interne et
l'impossible accord qui affecte le monde des humains. L'agressivité
réciproque est fondamentale. Une liberté qui se pose, s'oppose.
Nous touchons là "à ce qu'il y a de plus primitif dans
l'expérience du mal" et "la tâche de devenir libre est contrariée
originellement par le mal primordial du meurtre de la liberté"(41). Ce ne sont
pas seulement les violents ou les impies qui dérangent; chaque homme juste
est ontologiquement un adversaire pour autrui. Même les projets posés
dans une intention intégralement altruiste constituent à la limite un
danger et un dommage pour autrui. Ceci est au moins la pensée de la kabale,
telle que développée par le Maharal de Prague (1512-1609), grand
mystique et moraliste juif :
Selon le Maharal, la communication, sans détruire ou mutiler les êtres
qu'elle associe, ne peut s'accomplir que par la force d'un amour ineffable dont
l'existence fondamentale est d'aimer l'autre en tant qu'autre. Or, lorsqu'on
fait appel à ce type d'amour, on quitte le terrain de la rationalité
éthique et on entre dans les sphères de la mystique ou de la
coïncidence des opposés. C'est précisément
l'impossibilité de demeurer dans l'amour et d'éviter longtemps la
discorde qui met en évidence le besoin d'une conscience éthique
toujours en alerte et ayant pour fonction l'arbitrage entres des intérêts
opposés, par exemple, dans le partage de l'assiette économique et
dans l'équilibre des rapports de forces. Bien plus que cela, la conscience
éthique doit veiller à ce que des individus et des groupes ne sombrent
pas dans une inconscience naïve s'illusionnant sur les bonnes relations que les
autres partenaires semblent leur vouloir offrir et ne se rendant pas compte de la
menace d'exclusion qui pèse sur eux. Le modèle éthique
pour répondre à cette concurrence existentielle est la
négociation entre les divers groupes, exclus ou excluants les uns par
rapport aux autres à l'intérieur d'une société
fracturée. Cependant, l'intention éthique ou la volonté bonne
des citoyens ne deviendront efficaces que si d'abord, par des rites ou des larmes,
par des poèmes ou des dessins, par la chanson ou la musique, par des rires
ou des prières, les éclats de la haine ou de la colère auront
été adoucis. La fonction de la mystique est d'entretenir la nostalgie
de l'impossible réciprocité des êtres et de rendre celle-ci
effective au moins dans des moments de grâce et d'extase. La saisie soudaine
et profonde d'une communauté de destin peut lever l'exclusion,
malheureusement trop souvent pour un temps tout éphémère.
À cet effet, il ne faudrait pas sous-estimer l'importance de l'humour comme
rituel de conjuration afin de rendre la responsabilité éthique plus
légère à porter.
En conclusion, il nous paraît légitime de considérer le
chômage d'exclusion ainsi que toute autre forme d'exclusion sociale
et toute entreprise politique et scientifique qui risque de créer des
injustices comme des lieux de réflexion pour un département de
sciences religieuses. Dans un contexte, largement souhaité, de cohabitation
des sciences des religions et de l'éthique, celle-ci aura pour rôle
d'instaurer une interrogation critique à l'égard des rapports historiques
des forces opposées qui sont à l'ouvre dans le tout social, y compris
dans le domaine religieux. Une de ses tâches est de veiller à ce que la
subjectivité humaine (la capacité éthique du sujet, son libre
arbitre, sa responsabilité sociale, la légitimité et la
compétence de sa parole, son drame personnel) soit respectée
objectivement, c'est-à-dire dans les mécanismes d'insertion
économique, d'intégration sociale ou de participation à la
négociation.
Cependant, l'éthique a ses limites. Chaque fois que l'éthique examine
des situations ou interroge des pratiques, elle rencontre sur son chemin des mythes
qui sous-tendent des prises de position, des lois ou des directives. Les codes
d'éthique et les raisonnements moraux n'échappent pas à
l'irruption de l'irrationnel ou du transcendant dans leurs constructions soi-disant
logiques. En outre, l'évaluation sociale des pratiques scientifiques ou
politiques entraîne ipso facto des questions d'ordre existentiel et religieux
auxquelles l'anthropologie, l'histoire et la philosophie de la religion sont
appelées à apporter leur éclairage. Ainsi on
évitera de tomber dans le piège des propositions ou des
décisions "rationnelles", à courte vue, sans recul historique et sans
prise en compte des conditions existentielles et des structures fondamentales qui
régissent l'être humain.
(1) Éric Volant est spécialiste en éthique et ancien
professeur au Département des sciences religieuses de l'Université du
Québec à Montréal.
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(2) F. Daoust, "Nous avons tous une immense responsabilité :
l'emploi", La Presse, le 15 février 1995, p. B3.
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(3) P. Paquette, "Le prochain budget de Jean Campeau et la véritable
"autre façon de gouverner"", La Presse, le 8 avril 1995, p. B3.
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(4) J. Blackburn, "Les assistés sociaux : cachez
ce préjugé que je ne saurais voir", La Presse, le 20 avril 1995,
p. B3.|Retourner au texte|
(5) F. Daoust, op. cit.
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(6) F. Daoust, op. cit. et P. Paquette, op. cit.
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(7) B. Fragonard (dir.), Cohésion sociale et prévention de
l'exclusion. Paris: La Documentation française, 1993.
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(8) P. Nasse (dir.), Exclus et exclusions. Connaître les populations,
comprendre les processus. Paris: La Documentation française, 1992; P. Deschamps,
Histoires ordinaires de l'exclusion. Paris: Desforges, 1990; R. Dhoquois, Appartenance
et exclusion. Paris: L'Harmattan, 1989; R. Lenoir, Les exclus. Un Français sur dix
. Paris: Seuil, 1989.|Retourner au texte|
(9) P. Valentin, Le chômage d'exclusion. Comment faire
autrement? Paris: Chronique sociale, 1993.
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(10) P. Nasse, op. cit., p. 83, 96 et 191.
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(11) J. Freund, "Préface" de M. Xiberras,
Les théories de l'exclusion. Paris: Méridiens Klincksieck, 1994, p. 12.
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(12) M. Douglas, De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de
tabou. Paris: Maspero, 1981.|Retourner au texte|
(13) A. Touraine, La voix et le regard. Paris: Seuil, 1978, p.
103 et 104.|Retourner au texte|
(14) R. Dhoquois, op. cit., p. 12.
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(15) B. Vincent (dir.), "Présentation", Les marginaux et les exclus dans
l'histoire. Paris: Union générale des éditions, 1979, p.12.
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(16) M. Xiberras, op. cit., p.18.
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(17) P. Ricoeur, "Le propre, le proche et le lointain", Le Monde, le
5 novembre 1993, p. 2.|Retourner au texte|
(18) P. Ricoeur. "Avant la loi morale, l'éthique", Encyclopaedia
Universalis. Les enjeux, S. p. 43.
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(19) Le Goff, "Marginalité, exclusion et société
globale", dans B. Vincent, op. cit., p. 24; M. Serres, La naissance de la physique dans le
texte de Lucrèce. Fleuves et turbulences. Paris: É. de Minuit, 1977, p.
136.|Retourner au texte|
(20) A. Jacquard, L'économie triomphante. Paris:
Calmann-Lévy, 1995, p. 30.
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(21) M. Serres, op. cit., p.137.
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(22) P. Boudot, "Ostracisme", Encyclopaedia Universalis, vol. 18, p.
366.|Retourner au texte|
(23) La Vie de Saint Éloi. Dans Migne, dir., Patrologie
Latine, T. 87, vol. S33.|Retourner au texte|
(24) Le Goff, dans B. Vincent, op. cit., p. 26.
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(25) Ibid., p. 23.
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(26) Ibid., p. 23.
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(27) A. Jacquard, op. cit., p. 36-37.
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(28) F. Daoust, op. cit.
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(29) M. Xiberras, op. cit., p. 21, 26, 28, 29.
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(30) A. Jacquard, op. cit., p. 30.
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(31) B. Fragonard, op. cit., p. 14-15, 36-37.
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(32) A. Jacquard, op. cit., p. 24-25, 91.|Retourner au texte|
(33) M. Serres, op. cit., p. 220-221.|Retourner au texte|
(34) M. Xiberras, op. cit., p. 21.|Retourner au texte|
(35) J. Cavreul, "Les enjeux de la psychanalyse :
Une éthique du sujet", Encyclopaedia Universalis. Les enjeux. S. Paris, 1985, p. 455-461.|Retourner au texte|
(36) P. Ricoeur, Le Monde, loc. cit., p. 2.|Retourner au texte|
(37) S. Freud, Malaise dans la civilisation. Paris:
Presse universitaires de France, 1971; H. Marcuse, Eros et civilisation.
Contribution à Freud. Paris: Éditions de Minuit, 1963.|Retourner au texte|
(38) J. Cavreul, op. cit., p. 459.|Retourner au texte|
(39) M. Foucault, Surveiller et punir. Paris: Gallimard, 1975, p.
148-149.|Retourner au texte|
(40) A. Touraine, op. cit., p. 104.
(41) P. Ricoeur, Les enjeux, op. cit., p. 43.
(42) A. Neher, Les puits de l'exil. Tradition
et modernité : la pensée du Maharal de Prague, 1512-1609.
Paris: Cerf, 1991, p. 145-146.
Équipé pour constituer lui-même un univers entier et pour
occuper le monde dans toute ses dimensions, l'être humain est freiné
et freiné par l'autre-être qu'il côtoie et rencontre en chacune de
ses encolures. Taillé sur mesure cosmique, il est mis en défi par l'autre
qui lui conteste sa place... Car chaque être est l'annulation de l'autre...
La forme ontologique de la communication est la concurrence. Cette lutte
concurrentielle se mène jusqu'à la destruction mutuelle,
jusqu'à l'affrontement fatal de Caïn et Abel, ces être types qui ne
sont pas devenus meurtrier et victime parce que l'instinct du mal poussait Caïn
à lever les bras contre l'innocent Abel, mais parce que, innocents tous les
deux, ils ont tenté, pour la première fois, cette expérience
humaine élémentaire et malheureuse qu'est la communication.
Le meurtre d'Abel n'est pas l'ouvre sournoise de Caïn; c'est à l'enjeu de
la communication qu'est dû le meurtre, à l'agressivité
ontologique des hommes, à cette concurrence qui pousse les êtres
à réclamer leur part jusque dans les retranchements ultimes de la part
d'autrui (42).