Avant-propos
Guy Ménard *
«En tant que méthode historique, écrit Edward Bailey dans
l'introduction du présent numéro, l'autobiographie peut-être fort utile (...) On me permettra dès lors un certain nombre
d'observations tirées de ma propre expérience et dont on peut
espérer qu'elles mettent un peu plus en lumière la manière
dont la thématique de la religion implicite s'est imposée à
ma réflexion (...)»
On me permettra de m'autoriser à mon tour de cette conviction épistémologique dans cet avant-propos, pour signaler comment - et pourquoi - Religiologiques en est ainsi venue à consacrer ce numéro un peu spé
cial au thème de la «religion implicite», à partir de contributions d'origine essentiellement britannique.
C'est il y a deux ou trois ans que j'ai eu le plaisir de faire la connaissance du fondateur et animateur du Network for the Study of Implicit Religion, Edward Bailey, à l'occasion d'une conférence que celui-ci était venu pr&eac
ute;senter au département des sciences religieuses de l'UQAM. Bon... Sans doute la température était-elle particulièrement moche cette soirée-là, ou alors le match de hockey s'annonçait singulièremen
t prometteur (c'était avant le transfert des Nordiques au Colorado...) Mais toujours est-il que nous nous sommes retrouvés à... deux, en tout et pour tout auditoire! Ce qui n'a pas le moins du monde décontenancé le flegm
e tout britannique de notre conférencier, qui y est allé de sa communication - métamorphosée dans les circonstances, et pour notre plus grand plaisir, en fort agréable et presque intime causerie.
N'étant pas moi-même, je le reconnais, un très grand consommateur de conférences universitaires, j'y aurais vraisemblablement moi aussi brillé par mon absence n'eût été de la courte notice de pré
;sentation que j'avais lue rapidement sur une affiche de babillard et, plus précisément, du concept de «religion implicite» qui, y étant évoqué, m'avait intrigué en attirant ma curiosité. «Religion implicit
e»? Qu'est-ce donc que cela, m'étais-je demandé sur le coup, avec quelque perplexité. Encore une des ces «quasi-», «pseudo-», «péri-», «para-», «semi-» ou «crypto-» religion dont font grande consommation les théoriciens
qui, fût-ce à leur insu, ont du mal à voir de la vraie religion ailleurs que dans le bénitier de leur propre tradition? L'ignorance, on le voit, rend parfois sceptique... Mais la curiosité fut plus forte - et donna heureu
sement tort à mes appréhensions.
Je reconnais tout d'abord avoir été assez fasciné par le conférencier lui-même. Voici en effet un homme d'action et de spiritualité, curé, depuis près de trente ans, d'une paroisse anglicane de la ban
lieue britannique, mais qui est également, et depuis presque aussi longtemps, le chef de file d'un réseau de recherche qui réunit des centaines de scholars dans le champ de l'étude scientifique du phénomène
religieux. Et cela, autour d'un concept très peu connu dans les milieux francophones, comme j'eus l'occasion de la vérifier par la suite, mais à maints égards très proche du projet religiologique québ&eac
ute;cois et d'autres sensibilités proches, ailleurs dans le monde francophone.
Curieux d'en apprendre davantage, je suis resté en contact avec le responsable du Réseau qui, entre autres choses, organise chaque année depuis vingt ans, dans le nord de l'Angleterre, un colloque réunissant plusieurs chercheur
s, principalement anglo-saxons et souvent reconnus au sein de notre discipline(1) . Ceux-ci viennent y partager les résultats de leur recherche - le plus souvent empiriques - dans la mouvance de cette «religion i
mplicite» dont E. Bailey, dans son introduction, précise notamment en quoi elle se distingue d'autres notions proches: la «religion populaire» de la sociologie religieuse française, par exemple, ou la «religion invisible» de Luckmann.
Je résiste d'ailleurs mal à la tentation de citer un extrait de cette «présentation» qui, avec une pointe de légère ironie, compare la religion implicite et ce dernier concept. «Ceci dit, écrit Bailey, la principa
le différence entre ces deux approches tient vraisemblablement davantage à l'utilisation concrète qui en a été faite jusqu'à présent sur le terrain de la recherche. Ainsi, par exemple, Luckmann semble n'avo
ir que très récemment décidé d'appliquer à des recherches empiriques le concept de religion invisible mis de l'avant dans ses excellents travaux théoriques. Nous restons donc encore un peu sur notre appétit
à cet égard.»
Mais force est d'admettre que l'on pourrait sans doute adresser le même genre de - léger - reproche à la religiologie elle-même, dont les promoteurs n'ont vraisemblablement pas encore donné à l'entreprise le
déploiement empirique qui lui aurait davantage permis de confondre le scepticisme de certains, eu égard à son intérêt théorique et à sa fécondité heuristique.
J'ai - réflexe ou déformation professionnelle de directeur de revue - eu l'idée de proposer à Edward Bailey d'écrire un article pour faire connaître davantage aux lecteurs et aux lectrices de Religiologiques
cette «mouvance» de la religion implicite. Son enthousiaste intérêt devant cette proposition m'a cependant transmis l'insidieux virus de la surenchère. Pourquoi pas, en effet, un numéro entier consacré à ce th&egr
ave;me?
Une revue de recherche a certes pour mission, notamment lorsqu'elle doit justifier sa raison d'être auprès des organismes subventionneurs, de publier les résultats de recherches des universitaires d'ici - et à l'occasion
aussi de ceux d'ailleurs, lorsqu'elle a la bonne fortune d'avoir une assez correcte réputation pour attirer ceux-ci. Mais elle a également, me semble-t-il, surtout si elle ne veut pas s'enliser dans le confort d'une identité un
peu frileusement paroissiale, la responsabilité de faire découvrir à ses lecteurs des univers qui leur sont moins familiers mais qui sont néanmoins susceptibles d'élargir les horizons et d'enrichir la compréhensi
on du phénomène religieux.
Religiologiques a donc confié au responsable du Network for the Study of Implicit Religion la tâche de sélectionner une dizaine de contributions, à la fois inédites et de quelque manière représ
entatives du courant dans lequel elles s'inscrivent (2), et d'en faire une présentation générale pour les lecteurs francophones - à vrai dire, et il faut s'en réjouir, la premiè
re aussi systématique en langue française.
Ces articles ayant bien entendu été originellement écrits en anglais, il fallait d'emblée envisager la logistique de leur traduction. Je ferai grâce aux lecteurs et aux lectrices des cheveux blancs qui se sont multipli&ea
cute;s sur ma tête au cours de cette entreprise, compte tenu des modestes moyens de la revue et des tarifs assez prohibitifs des traducteurs «professionnels». Religiologiques a heureusement, une fois de plus, eu le bonheur de pouvoir compter
sur le dévouement d'une poignée de fidèles qui ont accepté de traduire une ou quelques-unes de ces contributions. J'ai moi-même dû en faire un peu plus que prévu - mais cela offrait au moins l'indéniab
le plaisir d'avoir à se colleter avec les textes pour en saisir - et tenter d'en rendre - la substance.
Ces traductions, disons-le dès lors sans détour, ne sont donc pas le fait de professionnels patentés; toutes, cependant, ont été minutieusement révisées par la revue - et trois fois plutôt qu'une -, d
e manière à pouvoir au moins rassurer les lecteurs quant à leur fidélité aux propos des auteurs traduits. Et je veux bien sûr profiter de l'occasion pour remercier très sincèrement de leur fort pr&eac
ute;cieuse contribution Mesdames Anne-Marie Bilodeau, Nathalie McHugh et Ève Paquette ainsi que MM. Guy Jobin et Robert Verreault.
Je n'entends pas me substituer ici à la présentation d'Edward Bailey ni indûment allonger cet avant-propos, mais je prendrai tout de même la liberté de quelques réflexions supplémentaires en marge de la pr&ea
cute;paration de ce numéro.
Le corps-à-corps intime avec ces textes, à travers leur traduction ou leur révision, a tout d'abord confirmé à mes yeux l'intérêt d'un tel numéro pour Religiologiques, étant donné
la proximité des approches utilisées et des thèmes abordés avec ceux auxquels la revue s'est intéressée depuis sa naissance. Mais ce travail textuel a également entretenu en moi le sentiment de quelque cho
se d'assez systématiquement déroutant dans cet assemblage de textes, un sentiment que pourront possiblement éprouver eux aussi les lecteurs de ce numéro.
Déroutant? Eh bien disons, tout d'abord, dans le «rapport à la théorie» qu'entretiennent la plupart des auteurs, et qui paraît assez différent de celui auquel nous a habitués une tradition plus latine - pour ne pas
dire plus cartésienne - de la production du savoir. Sans vouloir avaliser des clichés faciles ni verser dans la généralisation insignifiante, force est tout de même de constater que nos collègues britanniques priv
ilégient un rapport à la théorie souvent beaucoup plus soft - ou low profile - que le nôtre, si l'on ose dire.
Ainsi, par exemple, à maintes reprises à travers la traduction ou la révision des textes, ai-je senti ces gènes cartésiens se hérisser quelque peu en moi devant la «façon de faire» des auteurs - comme si ce
ux-ci, souvent, «dansaient» en quelque sorte autour des concepts en évitant toutefois de trop les préciser, voire même de les nommer. ,a? Mais... ça s'appelle une hiérophanie, non, au moins depuis Eliade? Pourquoi,
alors, une telle circonlocution pour (ne pas) le dire? Et ça, n'est-ce ce pas ce que Michel de Certeau appellait de manière si à propos le paradoxe de l'inter-dit? Et ici encore, mon Dieu, comme il serait tentant de remplacer
ce long paragraphe en empruntant simplement à Mauss son «fait social total», ou en évoquant la lumineuse définition que retient Lévi-Strauss du mana, dans sa célèbre préface du précéden
t...
La revue a bien sûr vaillamment résisté à la tentation - impérialiste! - de l'annexion théorique, à la fois par respect pour les textes et leurs auteurs, mais aussi, je dirais, pour laisser aux lecteurs et aux lectrices la tâche - et Dieu sait qu'elle peut être stimulante - de tenter leurs propres rapprochements.
L'un des collaborateurs de ce numéro, Malcolm Ruel, dans l'article qu'il consacre au rituel chez les Kuria d'Afrique orientale, et après avoir évoqué en passant la métaphore lévi-straussienne du «bricolage», propo
se d'ailleurs lui-même l'image de l'anthropologie (religieuse) comme jeu de dominos, dans la mesure où il s'agit en fin de compte, selon lui, de mettre à jour une signification en associant en séquences signifiantes - com
me on aligne des dominos - divers éléments d'une culture.
Ici encore, faut-il le dire, on brûlerait d'évoquer Michel Serres et sa vigoureusement simple théorie de l'interprétation: «La méthode n'est plus à forger, elle est dans le texte, sans décalage aucun.
Elle est le chemin même (...) elle est le récit même (...)»(3)
Mais retenons peut-être cette image des dominos pour évoquer le travail d'apprivoisement - et de comparatisme théorique, pourrait-on dire - que requiert la lecture de toute proposition scientifique, en particulier lorsque ces propositions s'inscrivent dans un horizon intellectuel qui nous est a priori moins familier.
Autre trait sans doute un peu particulier de ce numéro: bien que la revue, selon son habitude, n'ait pas insisté sur ces éléments dans les brèves notices professionnelles des auteurs, plusieurs d'entre eux sont membres d
u clergé de l'Église d'Angleterre, quelques-uns même chanoines! - une distinction ecclésiastique que, Lionel Groulx et Jacques Grand'Maison mis à part, nous n'avons guère été habitués d'associer à une entreprise intellectuelle de haut niveau. On sait bien sûr que les sciences humaines de la religion sont nées pour une part non négligeable des intuitions du «protestantisme libéral», au début de ce siècle, et on en a vraisemblablement ici une illustration aussi intéressante que significative. (4)
Mais voici aussi - ce qui me paraît singulièrement intéressant - des intellectuels engagés «quelque part», au sein d'une tradition religieuse particulière, parfois même actifs dans le champ de la pastorale, et qui néanmoins n'hésitent pas à déborder cet univers pour déployer ce que nous aurions envie d'appeler une sensibilité et une intelligence proprement religiologiques de la culture actuelle.
On pourrait d'ailleurs émettre aussi l'hypothèse qu'au-delà des différences de «styles» intellectuels entre le monde anglo-saxon et la culture francophone, il pourrait y avoir dans cette double orientation - à la fois sp
éculative et praticienne - de plusieurs des auteurs l'explication partielle d'une certaine méfiance de leur part envers la prépondérance du théorique et du conceptuel, d'un parti-pris pour l'empirique et le concre
t. Ce qui ne serait pas sans rappeler l'inquiète ironie d'un Benjamin Fondane, écrivain qu'on ne lit plus guère, il est vrai, de nos jours: «Sans doute les concepts (...) sont excellents; mais la «catégorie affective» qui somme
ille en nous n'a de cesse qu'elle ne nous ait avertis que (...) la clarté nuit à notre complexité organique; que l'unité géométrique est le virus le plus destructeur de notre unité métaphysique (...)
Là où le concept fleurit, sachez qu'un concret y est enterré (...)»
Peut-être est-ce là, en fin de compte, l'une des principales «leçons de chose» que nous pouvons retenir de cet ensemble de contributions par ailleurs très différentes les unes des autres. Quoi qu'il en soit, il faut esp&e
acute;rer que la publication de ce numéro consacré à la religion implicite et à l'illustration de sa fécondité heuristique puisse contribuer, fût-ce modestement, à nourrir la réflexion au sein
de notre discipline et à enrichir celle-ci au contact d'une sensibilité intellectuelle à certains égards - and so much the better - différente de la nôtre.
(*) Professeur au Département des sciences religieuses de l'Université du Québec à Montréal et directeur de Religiologiques.
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(1) Parmi ceux et celles qui y sont intervenus au fil des ans, signalons notamment Reginald Bibby (Lethbridge), Meerten ter Borg (Leiden), Roberto Cipriani (Rome), Grace Davie (Exeter), Wilhelm Dupre (Nimègue), Timothy Jenkins (Oxfo
rd), Tamaro Noriyoshi (Tokyo), Roger O'Toole (Toronto), William Stahl (Regina), Anders Thyssen (Aarhus), Donald Wiebe (Toronto).
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(2) Notons que toutes les communications présentées dans le cadre de ces «Denton Conferences» annuelles font l'objet de discussions et d'évaluations critiques par les pairs.
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(3) Michel Serres. Jouvences sur Jules Verne. Paris : Minuit. 1974, p. 230.
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(4) On peut d'ailleurs constater qu'un tel mouvement commence à atteindre les facultés de théologie catholiques elles-mêmes qui, en dialogue avec les sciences humaines et les requêtes de la culture contempo
raine, s'ouvrent de plus en plus à une réalité religieuse plus vaste que celle dont leur mission les enjoint de poursuivre l'intelligence. On en voudra par exemple pour témoin la naissance de la revue Théologiques
, il y a quelques années, à la Faculté de théologie de l'Université de Montréal.
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