La religion à la une.
Andrew Gough*
Vision du monde d'un quotidien populaire britannique
En Occident, les discussions sur la religion reposent souvent sur une définition institutionnelle de celle-ci, dérivée de la position du christianisme dans la culture. Ainsi, le terme n'est généralement utilisé que pour désigner la tradition chrétienne et les autres grandes (judaïsme, islam, bouddhisme, hindouisme, etc.), à la rigueur les ou les . Mais une telle définition est peu appropriée pour analyser le phénomène religieux dans les sociétés pluralistes comme dans celles où la s'intègre en quelque sorte au tissu social. C'est pourquoi on ne retiendra pas ici cette définition, lui en préférant une autre, susceptible de plus vastes applications transculturelles.
Une des fonctions universelles de la religion paraît bien être d'offrir un cadre d'intelligibilité qui permette d'intégrer à la vie individuelle et collective des éléments susceptibles de perturber celle-ci. Le déclin contemporain des Églises ne signifie aucunement que la elle-même soit en voie d'extinction. Nous devons en revanche ajuster notre regard et nous demander ce qui, dans la culture actuelle, et pour plusieurs de nos contemporains, tend à remplacer les Églises et leurs dogmes comme matrice d'interprétation du monde.
Les médias, par exemple, occupent une place considérable dans la culture britannique actuelle. Ce sont de puissants gardiens de l'information qui, tout à la fois, donnent accès aux événements du quotidien et en proposent une compréhension. Ainsi chaque jour, en Grande-Bretagne, environ un quart des adultes lisent le Sun. Ce tabloïd populaire à grand tirage (qu'il faut bien distinguer de l'entreprise qui le publie) offre à ses lecteurs une vision du monde qui intègre l'ensemble de l'existence telle que celle-ci se donne à voir principalement dans les médias - et, singulièrement, ce qui y apparaît comme porteur de menaces pour l'ordre social. En ce sens, je soumets que le Sun assume un rôle religieux dans la culture populaire britannique de notre temps.
Redisons-le: un adulte britannique sur quatre lit chaque jour le Sun. Cela, déjà, devrait colorer significativement leur vision du monde. La recherche dont sont ici présentés quelques résultats a voulu explorer cette hypothèse au moyen d'une série d'entrevues non directives où il s'agissait en quelque sorte de mettre en corrélation la vision du monde qui se dégage du Sun et celle que partagent ses lecteurs. Précision immédiate: il va de soi que ce dont il sera ici question, c'est d'un idéaltype du lecteur du Sun, et non bien sûr d'individus singuliers, en chair et en os - encore que cet idéaltype soit construit à partir d'éléments puisés dans l'expérience et les représentations d'individus concrets. Autre précision: sauf indication contraire, on utilisera surtout ici la forme masculine pour la simple raison que le lectorat du Sun est en très grande partie constitué d'hommes.
De la religion et de ses éléments constitutifs
On se référera ici, pour définir la religion, à une série de onze paramètres développés à partir de la grille d'Alston (1) (qui, pour sa part, en contenait neuf). Ainsi, une religion comporte
Une telle grille devrait pouvoir s'appliquer à n'importe quel type de société et rendre compte du religieux qui s'y enracine dans l'interaction des diverses matrices de sens que l'on y trouve. (Il va de soi que les individus concrets peuvent être perméables à plusieurs de ces matrices, nombreuses dans une société pluraliste.)
L'intérêt d'ue telle grille n'est pas tant de révéler des aspects du religieux qui seraient passés inaperçus selon d'autres définitions; c'est plutôt de mettre en lumière la diversité considérable des formes que peut prendre cette sphère de l'expérience humaine que nous appelons la . D'où, on le conçoit, l'opportunité d'une définition large et inclusive, capable de rendre compte de cette diversité.
Je souhaiterais, au cours des pages qui viennent, mettre l'accent sur deux de ces éléments constitutifs, soit la distinction entre le sacré et le profane, d'une part, et d'autre part la présence d'une vision du monde. Je ferai tout de même allusion à d'autres paramètres en cours de route.
Le sacré et le profane
Par , j'entends ici ce qui, pour ceux et celles qui adhèrent à telle ou telle de ses manifestations, est vécu comme étant
Ces catégories - et même ces termes - de et de ne sont bien sûr pas celles qu'utilise le Sun lui-même. Il s'agit évidemment de concepts analytiques, d'outils potentiellement féconds pour en analyser le contenu.
Éléments du sacré selon le Sun
On retrouve dans le Sun toute une panoplie de thèmes majeurs qui en traversent les contenus. Je soumets que ce sont ces thèmes qui constituent le sacré pour le Sun et qui fondent la vision du monde propagée par celui-ci. Ces thèmes, présentés dans le schéma qui suit, s'organisent de manière fortement polarisée. D'un côté, il y a le bien, de l'autre le mal - ou, en d'autres termes, le et le . Très souvent les deux aspects sont présentés en oppositions fortement contrastées.
Le lecteur du Sun et sa vision du monde
Je souhaiterais maintenant présenter quelques traits de cet idéaltype du lecteur moyen du Sun auquel j'ai fait allusion plus haut. Je procéderai tout d'abord de manière plus précise pour généraliser davantage mon propos par la suite.
Le lecteur moyen du Sun, rappelons-le, est un homme, de race blanche et de souche anglaise. Il vit dans l'Essex (4) , et jouit du confort d'une bonne réputation. Il a entre 30 et 50 ans; il est marié, père de deux ou trois enfants. Il travaille à son compte et se définit beaucoup par son métier ou sa profession. Ses revenus sont proportionnels à ses compétences et à ses efforts. C'est effectivement grâce à son travail qu'il est , et parce qu'il a su tirer profit des occasions qui se sont présentées à lui. Il a eu sa première maison pour un assez bon prix 5 , l'a revendue lorsque le marché était à la hausse et s'en est racheté une autre, de meilleur standing, dans le secteur privé du marché immobilier. Notre lecteur type se voit comme un homme d'action, pas du tout comme un ; c'est le qui lui dicte sa conduite, et il n'a pas de temps à perdre avec les syndicats ou avec les politiciens locaux, non plus d'ailleurs qu'avec les sans emploi.
Pour lui, être, c'est gagner de l'argent et en dépenser. De sorte que, dans son esprit, les taxes et les impôts, tout comme les réglementations qui restreignent les heures d'ouverture des commerces, sont des contraintes qui briment son être même. Notre homme s'en remet, confiant, au pouvoir de l'Économie - laquelle, en dépit de ses parfois capricieux hoquets, n'en demeure pas moins selon lui la source même de la vie. Et, à cet égard, il est bien conscient qu'un rien, une toute petite hausse des taux d'intérêt, par exemple, pourrait sérieusement affecter son pouvoir économique, voire l'acculer à la faillite - c'est-à-dire enlever tout sens à sa vie. Pour lui, il serait absurde de tenter de restreindre sa dépendance par rapport à ce monde de l'économie - en réduisant ses dépenses, par exemple, ou en ayant moins recours au crédit. Plus encore: cela équivaudrait à se diminuer lui-même dans son être. De ce fait, son espérance eschatologique, si l'on ose dire, se situe dans un de Grande-Bretagne, Inc., qu'il souhaite voir poindre de son vivant. Ce miracle économique, il l'attendait bien sûr de Margaret Thatcher; puis, à la suite de la démission de celle-ci, ses espoirs se sont reportés sur le successeur de la Dame de Fer, John Major.
Dans un autre ordre d'idées, notre lecteur type du Sun a horreur de se faire remarquer et cherche au contraire à se présenter comme un type , , quoi. En conséquence, il écoute - - les émissions les plus populaires de la télé et, encore, il lit évidemment le Sun. À cet égard, on peut dire que son principal groupe d'appartenance, c'est bel et bien le lectorat du Sun. Il s'agit là bien sûr d'une communauté virtuelle, de type consensuel, plus que d'un groupe d'échange réel.
Ce consensus virtuel a un double avantage: il crée des liens non négligeables avec des millions d'autres individus et d'autres foyers, et ce, sans empiéter sur la vie privée de sa propre famille. C'est ce consensus et la vision du monde sur laquelle il repose qui constituent le facteur fédérateur déterminant de cette communauté virtuelle. Ceux qui s'y retrouvent partagent les mêmes valeurs sacrées; ils agissent, parlent, s'habillent, bref vivent tous de la même manière - y compris, bien sûr, à travers l'imaginaire des médias. Ce consensus est fondamental. C'est lui, à vrai dire, qui définit la normalité. Tout ce qui s'en écarte est dès lors considéré comme déviant, et comme représentant de ce fait une menace pour l'ordre établi.
Notons tout de même ici une sorte de contradiction génératrice de quelques tensions: notre lecteur moyen rêve de devenir , une star même - et richissime, autant que possible. Pourtant, ce fantasme va d'une certaine manière à l'encontre de ses valeurs, et de la perception qu'il a de lui-même comme , . Autre aspect de cette contradiction: en bon parent préoccupé de l'avenir de ses enfants, il se sacrifiera volontiers pour les envoyer dans des écoles privées - et les meilleures, s'il le peut (6) - même si ceux-ci doivent en sortir transformés en yuppies qui vivront désormais .
Pour notre homme, la , c'est d'abord et avant tout celle des médias; il y communie tous les jours. Par contraste, la n'en est qu'une sorte de pâle reflet: elle n'a pas le même poids ontologique, pourrait-on dire. Le rêve du lecteur moyen du Sun - on songerait ici au de Wharol (7) - c'est de . Rien ne lui fait plus plaisir que d'y voir des gens qu'il connaît - ou, en tout cas, reconnaît: cela vaut tellement mieux que les rencontres banales de la vie quotidienne...
Si on lui demande ce qui ne va pas dans le monde, notre Sunman répondrait vraisemblablement que c'est le fait que des gens vivent d'une manière anormale. Si tout le monde était normal, tout irait bien. Mais des tas de gens, hélas, agissent à l'encontre du - et c'est là que tout se déglingue. Si ça va mal, il faut par ailleurs qu'il y ait une explication. La seule plausible: c'est la faute de ceux qui vivent tout de travers. Par ailleurs, quand quelque chose va mal, il faut réfléchir rapidement et agir aussi vite. Et il faut que ça paraisse, que ça se voie.
Ainsi, pour rétablir la normalité baffouée ou ramener les choses , il faut l'intervention de personnages hors du commun, sacrés: la famille royale, les politiciens, ou encore les vedettes - du sport ou de la scène. Advient-il par exemple une catastrophe naturelle ou un drame humain, on s'attend que Sa Majesté envoie un message de sympathie et qu'elle prie pour les victimes, pendant que l'un ou l'autre des membres de sa famille se rendra sur les lieux de la tragédie pour exprimer sa compassion et apporter son réconfort. Les artistiques ou sportives ont aussi un rôle important à jouer dans un tel contexte. Ainsi, par exemple, pour peu qu'une vedette de la chanson ait le moindre lien avec la région où s'est produite une catastrophe, on s'attendra à ce qu'elle manifeste publiquement sa sympathie et concrètement sa solidarité - en allant carrément sur place, ou même, pourquoi pas, en sortant un disque au bénéfice des victimes éprouvées. Il en va de même pour le premier-ministre et d'autres figures politiques importantes, qui doivent eux aussi visiter les lieux du drame et y manifester leur émotion ou leur indignation, selon. Au fond, tout se passe comme si les forces du bien et de l'ordre étaient ainsi sollicitées pour aller confronter celles du mal et du chaos. Suivront les déclarations d'usage, marquées au coin de l'émotion, de la colère ou de la solidarité, mais constituant toujours un défi incantatoire aux forces du chaos: s'il s'agit d'une catastrophe naturelle ou accidentelle, on promettra une nouvelle législation - ou des secours adéquats; s'il s'agit plutôt d'un attentat terroriste, on dénoncera vigoureusement les coupables, on vouera ceux-ci aux pires gémonies - en jurant ses grands dieux qu'ils ne sauraient demeurer impunis.
On peut se poser la question: en quoi donc, au juste, ces diverses pratiques diffèrent-elles vraiment - si tant est qu'il y ait vraiment une différence - des rituels conjuratoires, malédictions et autres imprécations que les cultures traditionnelles attendent, dans des circonstances analogues, de leurs figures religieuses les plus puissantes?
De quelques exemples tirés des pages du Sun
Mort sur le Rocher
En mars 1988, un commando des S.A.S. (8) abattit trois membres de l'I.R.A. à Gibraltar. L'incident fut l'objet d'une émission spéciale à la télé. Une femme du nom de Carmen Proetta, qui avait apparemment été témoin de la fusillade, y était interviewée. Le Sun perçut toutefois son témoignage comme ayant été critique envers l'intervention des militaires, dans la mesure où elle avait laissé entendre que ceux-ci avaient descendu les terroristes de sang-froid. Quelques jours plus tard, parut à sa une le gros titre suivant:
Que fait donc ici le Sun? Eh bien, ce qu'il considère comme son devoir sacré: rétablir , et aider ses lecteurs à comprendre ce qui s'est vraiment passé. Une émission de télé avait osé semer le doute quant à la légitimité de l'intervention des militaires ayant abattu trois terroristes. Il fallait donc que le Sun rétablisse la vérité dans ses droits pour dissiper toute confusion dans l'esprit de ses lecteurs et rassure ceux-ci quant à la primauté des valeurs.
Huit mois plus tard, le 17 décembre 1988, on pouvait lire ce petit entrefilet en page 2 du Sun:
On peut assurément se demander s'il y a quelque pertinence à parler de dans le cas de telles affirmations non fondées sur les faits.
Aux yeux du Sun, toute cette histoire n'avait au fond qu'un seul but: défendre le sacré par excellence, la Grande-Bretagne elle-même. Pour le Sun, les militaires sont des héros, et singulièrement les membres des . Ceux-ci se battent contre l'I.R.A., ennemie jurée du Royaume-Uni, selon une dichotomie radicale. On ne saurait dès lors chipoter sur le bien et le mal quand tout est aussi clair. Par définition, en effet, la Grande-Bretagne doit avoir raison. Et par voie de conséquence aussi, bien sûr, les soldats qui se battent pour la défendre.
On voit bien le mécanisme en jeu dans l'exemple ici retenu. Dès lors en effet que l'on part avec la certitude d'être dans le bon droit, toute information, voire toute factuelle qui ne va pas dans ce sens ne peut donc qu'être fausse. Et, pour le Sun, c'est bien ce qui s'était produit: le témoignage de cette Carmen Proetta ne pouvait qu'être faux, et la seule explication plausible ne pouvait tenir qu'à la faible crédibilité même du témoin, vraisemblablement une menteuse aux mÏurs douteuses. CQFD...
Affirmer que la Grande-Bretagne est au fondement de la vérité constitue bien sûr un acte de foi fondateur et, donc, indiscutable. Le mythe de Carmen Proetta se donne à lire à travers ces prémisses. Sa tient au rapport qu'il entretient avec le fondement de toute vérité, c'est-à-dire le pays, et non de simples... événements bêtement factuels. En fait, on n'avait pas vraiment affaire au traitement d'un mais bien à un mythe, à un combat mythique entre le Bien et le Mal, incarnés respectivement par l'armée de Sa Majesté et les terroristes de l'I.R.A. Et c'est comme mythe, bien sûr, que l'histoire du Sun a eu de l'impact, en captivant l'imagination des lecteurs sur cette scène absolue où le mythe se jouait, c'est-à-dire les pages mêmes du tabloïd.
Les rétractations et les excuses subséquentes du quotidien, limitées au domaine - banal et profane - des simples événementiels, se situaient dès lors à un tout autre niveau, sans commune mesure avec l'importance de ce qui était en jeu dans le mythe. De sorte que le mythe survécut aux rétractations du tabloïd. Son histoire, en quelque sorte, demeurait en termes mythiques, c'est-à-dire en rapport avec une signification sacrée des choses. À l'inverse, les reconnus par le journal dans ses excuses publiques n'avaient pas la même dans la mesure où ils contrariaient - menaçaient, même - l'ontologie sacrée en jeu. Le Sun pouvait bien avoir été contraint à des excuses et à des rétractations, acculé à des dommages et intérêts. Qu'à cela ne tienne: loin des du Rocher, le mythe avait joué son rôle, le Bien avait eu le dessus. Par comparaison, les du journal n'avaient plus le moindre objet.
Paroles de puissance
Les exemples qui suivent illustrent un aspect important du qui, comme on l'a signalé, apparaît comme la méthode sacrée de perception des choses et des situations, selon le Sun. On y verra à l'oeuvre ce qu'on peut appeler des (9) .
Le premier texte remonte aux élections législatives de 1987, dont l'un des enjeux était notamment la politique anti-nucléaire de l'opposition travailliste.
Les , ici, ce sont ces neuf petits mots: . Ces quelques mots d'une simple jeune mère de famille, le Sun les présente comme ayant démoli d'un trait toute la politique anti-nucléaire du Labour, élaborée sur plusieurs décennies à travers des dizaines d'études, de discours et de rapports d'. Leur puissance provient de deux sources: d'abord le statut de celle qui les a proférées - une maman -, figure sacrée s'il en est, incarnation de l'innocence et de la sainteté, source d'une sagesse du gros bon sens. (On songerait d'ailleurs volontiers ici aux paroles de saint Paul dans la première Épître aux Corinthiens (1, 27-28): ...)
Ensuite, cette puissance provient des formes de sacré auxquelles ces mots renvoient dans le contexte:
L'ampoule
Dans sa une du 9 avril 1992, à la veille des dernières législatives britanniques, le Sun tente paternellement de dissuader ses lecteurs et ses lectrices de voter travailliste.
Cette dernière phrase, en fait, renvoie à la phrase en très gros caractères qui, à côté d'une photo du leader travailliste comme insérée dans une ampoule électrique, remplit presque toute la une:
Paroles si fortes qu'un député britannique, David Amess, les présentait quelques jours plus tard dans le Sun (11.04.1992, p. 2) comme ayant cristallisé les enjeux de l'élection, tandis qu'un autre lecteur, le même jour (Jack Brown, 65 ans, de Watford) les voyait comme ayant résumé ceux-ci en un raccourci saisissant. Et cela s'étendait à toute la fameuse une du Sun, que l'on reproduisait d'ailleurs quelques jours plus tard (en plus petit) avec le commentaire suivant: . On ajoutait que des électeurs d'une circonscription électorale (Basildon) avaient tapissé leurs voitures d'exemplaires de cette page, s'en servant comme d'un puissant symbole qui avait précipité la défaite des travaillistes. Et le député Amess d'en rajouter en s'adressant à la rédaction du Sun: Finalement, on fit faire des affiches de cette célèbre page - que le Sun offrit gracieusement à ses fidèles lecteurs.
La célèbre du Sun
Le Sun consacre - j'allais dire religieusement! - sa page 3 à un certain nombre de rubriques des qui lui sont chers, et surtout en fait à la photo d'une pin up quotidienne. L'ennemi numéro un de ces honnêtes plaisirs, selon le quotidien? La gauche, bien sûr - une bande de pisse-froid et de rabat-joie.
À un moment, en 1987, le tabloïd laissa même vide l'emplacement habituel de sa et, citant expressément une députée travailliste féministe, avertissait ses lecteurs de la menace que représentait une éventuelle victoire des socialistes pour leur aguichant petit plaisir du matin. Dans l'encadré vide, ces quelques mots bien sentis:
Quelques années plus tard, en 1992 (9.04, p. 3), l'emplacement habituel de la pin up du jour était occupé par la photo pour le moins grotesque d'une femme obèse et âgée en maillot de bain, mimant un geste vaguement érotique. À droite de la photo, le gros titre suivant:
Et le court article de conclure:
À la défense de sa page 3, le Sun en rajoute, conspuant les Travaillistes, et réaffirmant que ces gauchistes à la Claire Short - la députée féministe devenue la bête noire du tabloïd - veulent simplement la mort du plaisir. Une des jeunes de la page 3, Kathy Lloyd, 22 ans, est appelée à la barre.
Cette jeune femme, on le voit, en évoquant la crise de larmes, adoptait une attitude féminine - aux yeux du Sun, naturellement -, aux antipodes de cette furie de députée travailliste avec laquelle on la compare. Personnalité médiatique grâce à la présence de ses charmes dans la page 3, cette jeune femme ordinaire est ainsi présentée comme ayant autant de voix au chapitre qu'une des principales porte-parole de l'Opposition officielle - et même plus, vu que c'est le qui l'inspire, et non quelque diabolique idéologie de gauche. À travers ses paroles, non seulement la page 3 du Sun est-elle confirmée comme le symbole même du plaisir convenable, mais en en faisant quelque chose de typiquement britannique, elle le rattache à ce qu'il y a de plus sacré, la Grande-Bretagne elle-même.
Réalité quotidienne et réalité médiatique
Les médias envahissent littéralement le contenu du Sun aussi bien que la vie de ses lecteurs. On peut d'ailleurs dire que ce quotidien se fait d'abord et avant tout le commentateur de l'existence telle qu'elle se donne à voir à travers les médias, et principalement la télé. Une grande partie des articles du Sun traitent d'événements dont les lecteurs ont d'abord pris connaissance par les informations de la télévision. Une exception: le sport, où c'est en général le Sun lui-même qui offre à ses lecteurs les informations de première main.
Un autre pôle capital d'intérêt pour les chroniqueurs du tabloïd: les téléromans et autres sit coms grand public, et la vie des acteurs qui y évoluent - sans, du reste, que la frontière soit toujours très claire entre ce que ceux-ci incarnent à l'écran et ce qu'ils sont dans la vie. Un dernier intérêt majeur du Sun à cet égard: les faits et gestes des personnalités médiatisées. Ouvrir le Sun, c'est pénétrer dans le merveilleux monde des médias, dans la vie des stars riches et célèbres, à l'occasion aussi, bien sûr, dans la misère des riches...
Mais prenons un exemple tiré de nouveau de la campagne électorale de 1992. Il s'agit d'une réplique du Sun aux critiques formulées par le leader travailliste défait, Neil Kinnock, qui s'était plaint d'avoir été injustement traité par les médias. Commentaire du Sun:
On voit très clairement, dans cet extrait, la distinction qui est faite entre le rejet, par les électeurs, du Parti travailliste et de ses politiques, et la manière dont le Sun - ou d'autres médias - ont pu en parler. On se trouve ainsi à insinuer que les gens ont voté en toute connaissance de cause - et non, bien sûr, sous l'influence des médias.
Tout se passe à vrai dire comme si les médias détenaient - seuls - la clé d'accès à l'information, à ses protagonistes et à ses enjeux: partis et personnalités politiques, acteurs économiques, enjeux d'avenir pour le pays; comme s'il n'y avait pas moyen, sans les médias, de se former une opinion. Tant et si bien que la frontière entre réalité tangible et réalité médiatique tend à s'estomper. Aux yeux du Sun, tout se passe en effet comme si les lecteurs avaient pu, par eux-mêmes, rencontrer les leaders politiques, discuter avec eux, se faire une idée correcte de leur personnalité et de leur valeur, et qu'ils étaient dès lors en mesure de se former une opinion personnelle des choses, en toute objectivité et connaissance de cause. En réalité, bien sûr, rien de tout cela ne s'est vraiment produit, tout ayant été filtré et mis en scène par les médias.
Dans la même veine, cet exemple illustre la manière dont le Sun conçoit les informations, les . À première vue, on a le sentiment que les événements ont lieu ici et là dans le monde, et que le Sun se contente de les rapporter à ses lecteurs tels qu'ils se sont produits. Notons cependant, dans l'exemple cité plus haut à propos de la page 3 du tabloïd, le passage faisant état du commentaire d'un mêlé, mine de rien, au reste de la . À vrai dire, quand on s'y arrête, c'est toute l' contenue dans ce journal qui pourrait être attribuée à quelque du Sun, ou tout au moins à quelque journaliste à la solde de ce dernier. Et pourtant, le Sun se fait fort de se présenter comme un journal objectif, comme l'inébranlable écho des faits, et rien que des faits...
On voit en quoi on peut dire que le Sun est pétri d'une vision du monde qui s'enracine dans le sacré. À travers le prisme de cette vision du monde, et au moyen du simple , il fait comprendre - correctement - le monde et ce qui s'y passe. La lecture quotidienne du Sun est, en ce sens, un rituel qui offre chaque jour à ses millions de lecteurs la pacifiante lumière de la vérité dans un monde de sombre turbulence où, sans elle, on ne saurait guère à quel astre se vouer.
(*) Ministre ordonné de l'Église d'Angleterre, Andrew Gough est rattaché au Christian Publicity Organization (Brighton, Royaume-Uni). Article traduit par Nathalie McHugh, avec la collaboration de Guy Ménard.
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(1) NDT: L'auteur ne précise pas davantage cette référence.
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(2) NDT: L'auteur paraît bien évoquer ici, sans les nommer, les caractéristiques du sacré, selon R. Otto: fascinans, augustum et tremendum.
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(3) NDT: De nouveau, l'a. semble évoquer R. Otto et le sacré comme totaliter aliter, .
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(4) NDT: Comté du sud-est de l'Angleterre, à proximité de Londres, et en constituant de quelque manière la lointaine banlieue.
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(5) NDT: Le texte parle plus précisément ici de , sortes de H.L.M.s dont le gouvernement conservateur de Margaret Thatcher avait permis aux locataires d'acquérir la propriété.
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(6) NDT: Le texte dit: . Mais comme l'avait déjà noté Pierre Daninos, le des célèbres Carnets du Major Thompson, en Grande-Bretagne, on appelle les écoles privées les plus huppées...
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(7) Suggestion de la traduction.
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(8) L'unité d'élite aéroportée de l'armée britannique.
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(9) NDT: L'expression qui traduit ici est fréquemment utilisée dans l'exégèse francophone pour désigner notamment les paroles au moyen desquelles Jésus, selon les Évangiles, procédait à ses guérisons.
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(10) Les mots ici en majuscules le sont également dans la version originale, comme dans l'article en question du Sun.
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