Nalini Balbir
et Colette Caillat (trad.),
1999, Yogîndu, Lumière de l’Absolu, préface de Bernard
Sergent, Paris, Payot et Rivages, 191 p.
Lumière de l’Absolu est le court traité,
en 337 strophes, qu’un moine jaina nommé Yogîndu a
composé au VIe s. n.è. La religion de ce moine, le
jainisme, est née en même temps que le bouddhisme et dans la
même région, le nord-est de l’Inde du Ve s. av.
n.è., mais elle a connu une fortune bien différente. Le
bouddhisme s’est répandu de façon foudroyante en Inde, puis
dans toute l’Asie orientale et méridionale, mais disparut
d’Inde à l’aube du second millénaire ; le destin
du jainisme ne s’est joué qu’en Inde et celui-ci y a
survécu jusqu’à ce jour, mais en se laissant marginaliser
par l’hindouisme ambiant. Il compte aujourd’hui quelque trois
millions de pratiquants, une goutte d’eau en regard du milliard
d’Indiens. Bien sûr, la secte est plus influente que ce chiffre ne
le laisse paraître, car les jaina se concentrent aujourd’hui dans
le nord-ouest de l’Inde, et sa communauté laïque comprend un
nombre important de grands commerçants et de banquiers. Toutefois, le
plus intéressant pour nous n’est pas là, mais dans la
continuité d’une tradition qui s’est maintenue durant deux
mille cinq cents ans, qui a conservé et développé ses
pratiques cultuelles, des temples d’une grande beauté et surtout
une vaste littérature dont l’étude en Occident est encore
peu avancée.
Le jainisme partage beaucoup avec le
bouddhisme et l’école hindoue du vedânta non dualiste
— morale ascétique, idéal de détachement,
constitution d’un ordre de moines mendiants appuyé par une
communauté laïque, mais il insiste tout particulièrement sur
l’interdiction de tuer. Ce sont les moines jaina qu’on peut encore
observer en Inde, portant un masque devant la bouche et balayant le sol devant
eux afin de préserver la vie des insectes.
Le texte qui nous intéresse ici
n’est pas sans évoquer les Upanishad : il exalte la
connaissance de l’âme comme moyen d’obtenir la
libération et exhorte le lecteur à étouffer tout
désir en lui. Ici et là, soulignées par les traductrices
mais peu développées dans le texte, affleurent des doctrines
théologiques et des conceptions ontologiques propres aux jaina. Les
jaina sont des réalistes qui croient que le soi (l’âme) est
une substance matérielle qui transmigre à cause d’une autre
substance, le karma : « Les atomes qui se fixent dans les
alvéoles des âmes de ceux qu’égarent plaisirs des
sens et passions, voilà ce que les Jina appellent karman. »
(1.62) Ils professent une religion où le divin existe —
c’est un des plans où le soi peut transmigrer, à
l’instar des plans humain, animal et infernal —, mais où les
dieux ne représentent qu’une étape de second choix : « C’est
une bénédiction d’être né homme pour qui voit
là [dans la libération] le summum. En réalité
être enterré c’est pourrir, être brûlé
c’est être cendres. » (2.147)
En effet, un soi se réincarne
dieu parce qu’il a accumulé des mérites extraordinaires,
mais cela ne dure qu’un temps : « Le bonheur infini
qu’atteint le penseur lorsqu’il concentre son esprit sur son propre
soi, même Indra ne l’atteint pas alors même qu’il
s’ébat avec des déesses par myriades. » (1.117)
Ceci nous amène à un des aspects les plus intriguants des
religions indiennes — incluant le jainisme —, à savoir
qu’on ne valorise pas l’amour, qu’il s’agisse de
l’amour sexuel : « Réfléchis : dans le
cœur qu’habite une belle aux yeux de biche, là, point
d’Absolu : comment, mon cher, deux épées
logeraient-elles dans un seul et même fourreau ? »
(1.121) ou de l’amour filial : « O âme,
hé ! manifeste ta dévotion aux pieds des Jina, en
écartant tranquillement tes proches : ne t’occupe même
pas de ton propre père, lui qui te précipite dans l’océan
des renaissances ! » (2.134) Les bonnes actions ne trouvent pas
plus grâce aux yeux de ces religieux : « “ En
revanche, les actes méritoires n’ont rien de bon ”,
ainsi parlent ceux qui ont la connaissance : offrant à
l’âme des royaumes, ces actes engendrent aussitôt sa
misère. / Mieux vaut, âme, te tenir face à
l’authentique, la droite vision, et trouver la mort, non pas tourner le
dos à l’authentique, la droite vision, et fabriquer du
mérite ! » (2.57-58)
Bien sûr, il s’agit
là d’une pensée de moines alors que les laïcs sont
tenus d’accomplir leurs devoirs, au premier rang desquels se trouve le
respect filial. Cette dichotomie n’est pas sans rappeler celle existant
entre le sage stoïcien qui poursuit la connaissance et le grand nombre qui
se voit proposer une morale pratique. L’opposition jaina du moine et du
laïc correspond cependant à une frontière qui traverse
toutes les religions indiennes et qui sépare le renonçant de
l’homme dans le monde. Sans chercher à expliquer le
phénomène du renoncement, le texte de Yogîndu offre une
bonne introduction à la pensée des moines jaina. En outre, il
propose des méditations sur les valeurs et sur la vie que tout lecteur
peut mettre à profit à condition de transposer les formules de
l’auteur.
Lumière de l’Absolu est préfacé par
Bernard Sergent, qui a récemment publié une monumentale Genèse
de l’Inde (Payot,
1997). En quelques pages passionnantes, il présente une histoire du
jainisme riche d’informations qui aident à replacer le livre dans
son contexte. Le texte est traduit de l’apabhramça (une ancienne langue indienne
dérivée du sanskrit) par Nalini Balbir (professeure de langues
indiennes à l’université de Paris III) et Colette Caillat
(membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres), toutes
deux grandes spécialistes du jainisme. Leur traduction est pleine de
grâce et de verve, ainsi que les quelques extraits cités
l’indiquent, et leurs commentaires, loin d’alourdir le texte, y
apportent une petite touche d’érudition fort bienvenue.
Nous recommandons la lecture de Lumière
de l’Absolu
à quiconque désire s’initier à la pensée
jaina à travers un de ses textes classiques.
Jean-François Belzile
Université du
Québec à Montréal