Michel Hulin,
2000, L’Inde des sage., Les plus beaux textes de l’hindouisme et
du bouddhisme,
Paris, Éditions du Félin, Philippe Lebaud, 234 p.
Michel Hulin est un des maîtres
français de la philosophie et de la spiritualité indiennes telles
qu’on les retrouve, par exemple, dans les écrits du Vedânta,
du bouddhisme et du çivaïsme du Cachemire. C’est fort de sa
grande familiarité avec ces œuvres qu’il nous offre ici un
florilège de la sagesse indienne. Très bref dans son avant-propos
de cinq pages, il s’efface devant les quelque vingt-six auteurs
qu’il a retenus et se contente de présenter chacun en une page. On
trouve d’abord une série de textes tour à tour hindous et
bouddhiques, puis des extraits d’auteurs importants, parfois difficiles
à classer, qui ont perpétué jusqu’à nos jours
une certaine spiritualité indienne. Les textes sont très courts,
généralement d’une ou deux pages, mais on en a plusieurs de
chaque auteur de sorte qu’on dispose pour chacun, en tout, de quatre
à dix pages.
Ce qui fait l’unité de la
littérature philosophique et religieuse indienne, dit Hulin, c’est
la sotériologie (p. 7), la fonction salvatrice qui est constamment
assignée au savoir et qui constitue la base d’une philosophia
perennis (p. 11).
Que faut-il comprendre ? Olivier Lacombe, l’un des maîtres de
Hulin, l’a bien exprimé dans un article intitulé
« Le brahmanisme » (dans La mystique et les mystiques, sous la direction de A.
Ravier, Paris, 1965, p. 806). Il y cite un certain père Johanns qui
écrivait dans les années trente — nous aurions presque
envie de dire jadis — que « [les] études sur
Çankara et Râmânuja ont dû donner à nos
lecteurs la sensation qu’il est aussi facile de synthétiser les
vues de ces deux philosophes que celles d’Aristote et de Platon ; la
philosophie de l’école chrétienne conserve le meilleur de
Çankara et Râmânuja, tout comme elle le fait pour Aristote
et Platon [...] [L]a nécessité d’une systématisation
de leur pensée [...] doit forcer [les hindous] [...] à
écarter celles de leurs doctrines qui sont exclusives, et par
conséquent, fausses. » Lacombe ajoute que la philosophie du
Vedânta est « une œuvre de la raison métaphysique,
et ses aperceptions vraies relèvent de la philosophia perennis incluse en la Sagesse
chrétienne. » !
On devine sans peine, dans les pages
du révérend père Johanns (et dans celles de Lacombe), que
le missionnaire n’est pas loin. Le terme même de philosophia
perennis a un
petit parfum de scolastique moyenâgeuse qui le rend suspect aux
philosophes modernes. Aussi ressentons-nous un certain malaise, en lisant L’Inde
des sages,
lorsqu’on nous fait passer d’un très court extrait
d’une Upanishad
(brahmanique) à un extrait du Canon pâli (bouddhique du petit
véhicule), puis à quelques lignes de la Bhagavad Gîtâ
(hindoue) et du Dhammapada (bouddhique du petit véhicule), à un texte
d’Açvagosha (bouddhiste) et de la Mahâbhârata (hindoue), pour continuer
avec Asanga (bouddhiste du grand véhicule), Yogîndu (qui apporte
à l’ensemble une touche de jaïnisme), Bhartrhari (hindou) et
Cântideva (bouddhiste), pour enfin nous livrer des vedântin, des
Cachemiriens, et des modernes. En comparant dans le détail la
pensée de tous les auteurs choisis, on pourrait saisir
l’abîme qui les sépare. L’aperçu accordé
à chacun est, nécessairement, extrêmement superficiel.
Néanmoins, nous considérons que c’est un des buts de
l’indianisme que de s’efforcer de découvrir une
manière indienne de penser. En outre, tout chercheur qui fait du
comparatisme ne garde-t-il pas, au fond de lui, l’espoir de trouver des
universaux de la pensée ?
Du reste, L’Inde des sages n’est pas un ouvrage
philosophique, du moins pas dans le sens classique du terme. Aucun
système n’y est exposé, aucune thèse
épistémologique ou logique discutée. Hulin est très
au fait des différends qui opposent les penseurs indiens les uns aux
autres, mais ce n’est manifestement pas ce qui retient son attention dans
L’Inde des sages. D’ailleurs,
bon nombre des textes qu’il nous propose ont été
écrits par des mystiques et des poètes plutôt que par des
philosophes. Tout
bien considéré, ce qui permet à Hulin d’alterner
textes et auteurs de religions et sectes diverses, c’est un certain
regard porté sur la vie mondaine, un appel à entrer dans un
rapport plus vrai avec le monde, une réflexion sur le sens de la vie et
les valeurs.
L’échantillonnage de
textes est vaste. Certains sont relativement bien connus des indophiles, comme
le « Dialogue de Yâjnavalkya et de Maitreyî »
ou le sermon du Bouddha sur les quatre vérités. Cependant, la
plupart seront sans doute inconnus du lecteur. J’ai été
personnellement très touché par Çântideva (VIe
s. n.è.), dont les méditations pour apaiser les passions ont une
force remarquable. Voici, à titre d’exemple, un extrait de son
texte intitulé « Rendre le bien pour le
mal » :
On ne s’irrite pas contre le bâton, auteur
immédiat des coups, mais contre celui qui le manie ; or, cet homme
est manié par la haine : c’est donc la haine qu’il faut
haïr. [...]
Son épée et mon corps, voilà la double
cause de ma souffrance : il a pris l’épée, j’ai
pris le corps ; contre qui s’indigner ? [...]
Ce sont mes actes qui poussent mes
persécuteurs ; c’est à cause de moi qu’ils iront
en enfer. Ne suis-je pas leur meurtrier ?
Grâce à eux, mes nombreux péchés
s’atténuent par l’exercice de la patience ; à
cause de moi, ils iront dans l’enfer aux longues souffrances.
C’est moi qui suis leur persécuteur, ce sont
eux qui sont mes bienfaiteurs ; comment, renversant les rôles,
oses-tu t’irriter, cœur scélérat ?
Comme les autres, ce texte, bien que
formulé sur la base d’une conception indienne de la transmigration
des âmes et de la rétribution des actes (karma), évoque des
problèmes de portée universelle. On est même
étonné de constater à quel point les textes récents
du recueil de Hulin adoptent un ton moderne tout en demeurant dans la veine des
écrits les plus anciens. Je pense non seulement au Gandhi des Lettres
à l’âshram, mais encore à Râmana Maharshi, un guru tamoul
mort en 1950, ou encore à Swami Prajnanpad, un Bengali (mort en 1974)
qui, parmi les premiers Indiens, a incorporé Freud à sa
pensée. Le rapprochement des textes modernes et anciens montre une
évidente continuité.
Plusieurs des textes
présentés par Hulin sont de sa propre traduction, mais il en
propose également qui sont l’œuvre d’autres indianistes
qui, pour certains, jouissent d’une bonne renommée. On contestera
cependant la méthode que Hulin a choisie pour transcrire les termes
sanskrits. Il existe un système de transcription qui est reconnu
internationalement, que tout le monde utilise en principe. Dans la première
moitié du siècle, toutefois, les Français
possédaient un système différent qui ne requérait
l’usage d’aucun caractère typographique spécial
(c’est celui que j’utilise ici faute de disposer d’une police
sanskrite). C’est ce système que Hulin utilise, dans une variante
qui ne distingue pas les deux chuintantes, ç et sh, rendues toutes deux par sh. Ce mode de transcription, qui
vise sans doute à la simplicité, est en retrait sur l’usage
du Robert
qui écrit par exemple Sankara (avec un accent aigu sur le s) plutôt que Shankara.
Notons aussi deux informations
transmises par Hulin, sur le bouddhisme primitif, sujettes à
caution : l’existence d’une version du Canon bouddhique
écrite dès la mort du Bouddha (p. 25) et la localisation de
la naissance de ce dernier sur l’actuel territoire du Népal (note
17). En effet, André Bareau (voir ma recension de son livre dans ce
même numéro de Religiologiques) affirme que le Canon s’est
conservé de façon uniquement orale durant cinq siècles (En
suivant Bouddha,
p. 25), et que le lieu de naissance du Bouddha, longtemps recherché
au Népal, est aujourd’hui établi avec certitude en Inde (id., p. 14), quoique fort
près de la frontière népalaise.
Ce ne sont là, toutefois, que
des détails qui ne doivent pas occulter l’intérêt profond
du livre de Hulin. Répétons-le, les textes indiens dans une bonne
traduction française sont difficiles à trouver. Hulin nous en
propose ici toute une sélection qui présente un double
avantage : nous révéler des auteurs que nous ne connaissions
pas et nous communiquer leur spiritualité. En lisant des œuvres
indiennes, on ressent parfois une telle impression
d’étrangeté qu’on doute qu’elles puissent avoir
quelque valeur pour nous. Or, Michel Hulin possède l’art de nous
rendre, en quelques mots, compréhensibles des textes qu’il a par
ailleurs magnifiquement choisis pour l’universalité de leur
propos. Cela fait de L’Inde des sages un livre à parcourir en prenant
le temps d’en méditer agréablement le contenu.
Jean-François Belzile
Université du
Québec à Montréal