Collectif, 2000, Les
livres du Livre, Paris, Le Serpent à Plumes et Mille et une Nuits.
Ce collectif
rassemble douze livres de la Bible et autant de préfaces
rédigées par des auteurs contemporains. Six livres proviennent du
Premier Testament et six du Second Testament. La traduction française
des livres de la Bible est celle de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy (1613-1684).
En fait, Sacy ne fut pas le seul traducteur de cette Bible dite de
Port-Royal ; parmi ses collaborateurs, il faut signaler le principal,
Pierre Thomas du Fossé, qui acheva en 1693 l’œuvre entreprise
en 1672 par Lemaistre de Sacy. Rééditée
jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, cette Bible
peut toujours être considérée comme un
chef-d’œuvre de la langue française. Son principal
défaut est d’avoir été traduite d’après
la Vulgate, dont le texte latin n’est pas toujours fidèle à
la version hébraïque ou grecque. Deux exemples suffiront à
illustrer mon propos et ils seront tirés de deux livres de la
présente collection. En Job 19, 25 de la Vulgate, la foi en la
résurrection corporelle est confessée sans ambages par Job :
« Scio enim quod redemptor meus vivit et in novissimo die de
terra surrecturus sum », ce que Lemaistre de Sacy a traduit
comme suit : « Car je sais que mon rédempteur est vivant, et
que je ressusciterai de la terre au dernier jour ». Or, aucune des
traductions actuelles de Job 19, 25 ne parle de résurrection pour
la simple raison que cette idée est complètement
étrangère au texte hébreu. En Matthieu 24, 36, la
traduction de Sacy se lit comme suit : « Or nul autre que mon
Père ne sait ce jour ni cette heure, non pas même les anges du
ciel ». Étant fondée sur le texte latin, cette
traduction omet de mentionner l’expression « et pas même
le Fils ». Cette omission volontaire trahit un scrupule
christologique : cet aveu d’ignorance de la part du Fils choquait la
nouvelle sensibilité chrétienne de plus en plus portée
à développer une christologie descendante (axée sur la
divinité de Jésus) au détriment d’une christologie
ascendante (axée sur son humanité). En bref, la mention
« traduction de l’hébreu » qui
précède chacun des douze livres est donc fautive. Elle est
d’autant plus erronée en ce qui concerne les six livres du Nouveau
Testament que celui-ci n’a pas été rédigé en
hébreu mais en grec !
Parmi les six
livres retenus du Premier Testament, quatre appartiennent à la tradition
sapientiale (Job, Ecclésiaste, dont le nom original est Qohélet,
le Cantique des cantiques et Proverbes) — ce qui souligne bien
l’actualité de cette tradition — et deux au Pentateuque
(Genèse et Exode). Dans sa préface au livre de Job
(p. 7-16), l’écrivain Louis de Bernières
présente son interprétation de l’œuvre qui aurait eu
« au moins trois auteurs ». Selon lui, Satan (sic)
« a remporté son pari et Dieu est Celui qui sort le plus
terni moralement de cette histoire ». Ce jugement s’appuie sur
le fait que les paroles de Dieu, loin d’être une réponse,
constituent un « discours magnifiquement hors propos ». Dieu
est donc qualifié de « mégalomane
désagréablement sarcastique » et
d’« illusionniste (...) frivole ». Pour de
Bernières, qui affiche son athéisme, Job a donc le dernier mot,
même à l’égard du Dieu de Jésus-Christ.
L’introduction à l’Ecclésiaste n’est
guère plus rigoureuse au plan exégétique (p. 7-13).
La romancière Doris Lessing s’attarde davantage à
l’auteur plutôt qu’au texte et signale ses nombreuses
contradictions. Celles-ci s’expliqueraient de la façon
suivante : « Les paroles auraient été recueillies
à partir de notes ou de souvenirs de l’Ecclésiaste, par des
disciples, ou des élèves, ou des amis, et rassemblées en
un tout : probablement après sa mort. » Lessing ignore
probablement que cette vieille interprétation, déjà
proposée au dix-neuvième siècle, n’est plus
adoptée par aucun exégète. En bref, il n’y a donc
rien de nouveau sous le soleil. L’originalité est également
absente de la préface au Cantique des cantiques d’Antonia Susan
Byatt (p. 7-21). Romancière, critique, chroniqueuse à la BBC
et professeure à l’University College, Byatt se limite à
présenter l’histoire de la réception de ce texte dans le
monde juif et chrétien et chez quelques écrivains contemporains.
Bien entendu, les exégètes reconnaîtront avec elle que ce
livre présente « une description de délices
érotiques », mais très rares seront ceux qui
accepteront d’y voir un « drame lyrique ». Dans son
préambule au livre des Proverbes (p. 7-13),
l’écrivaine Andrée Chedid nous partage simplement quelques
proverbes qui lui plaisent et qui ont encore, selon elle, une résonnance
moderne. L’ensemble est plutôt pauvre. La préface de la
Genèse du romancier et nouvelliste Amin Zaoui est encore plus
décevante (p. 7-14) : rien n’est dit de Gn 4-50, tandis
que quelques pages sont consacrées au Coran ! Enfin, sans aucun
lien direct avec le livre de l’Exode qu’il préface,
l’écrivain David Grossman propose quelques réflexions
politiques sur Israël, mais sans jamais dire un seul mot des Palestiniens
(p. 7-19).
Les
préfaces aux livres du Nouveau Testament ne sont guère plus
intéressantes. Dans son avant-propos à l’évangile de
Marc (p. 7-13), le musicien Nick Cave présente d’abord un
long discours néo-marcionite, à savoir que le Dieu de
l’Ancien Testament est un « Dieu dément, punitif »,
etc. Même les lettres de Paul sont qualifiées de
« complexes et compulsives », tandis que le livre de
l’Apocalypse est « effrayant et nauséeux » !
Pour lui, seul l’évangile de Marc a une influence sur sa vie et la
force de ce texte réside dans le caractère fondamentalement
humain du Christ qu’il présente. La préface à
l’Apocalypse de l’écrivain Will Self est encore plus
impitoyable (p. 7-16) : le livre est qualifié de
« texte de démence », de « guignol de
monotonie » et de « funeste film d’horreur » ;
pour Self, ce livre n’a survécu que « pour être
le fondement même d’un cauchemar psychotique moderne » !
Plus rigoureux, dans son introduction à la première
épître aux Corinthiens (p. 7-13), le scientifique Albert
Jacquard critique sévèrement le machisme de Paul, l’image
anthropomorphique d’un Dieu mâle et la morale naturelle. À
ses yeux, seul le programme de vie proposé par Jésus a encore de
la pertinence. La préface à l’évangile de Luc,
présentée par la romancière Linda Lê, relève
plutôt de l’autobiographie (p. 7-14). Tiraillée dans sa
jeunesse entre la foi catholique de son père et la foi bouddhiste de sa
mère, elle nous parle plus longuement de ses lectures de Nietzsche et de
Tolstoï que de la Bible ou de Luc. Le préambule à
l’évangile de Matthieu relève également de la
biographie familiale (p. 7-19). Toutefois, à travers son
témoignage, la romancière, l’essayiste et la musicienne
Nancy Huston nous présente bel et bien les multiples visages du Christ
matthéen. C’est à mon avis un des textes les plus
intéressants, avec celui du Dalaï Lama qui commente
l’épître de saint Jacques (p. 7-13). Tenzin Gyasto, de
son vrai nom, met bien en évidence les valeurs communes au bouddhisme et
au christianisme tel qu’il est présenté par cette lettre de
Jacques : primauté donnée à l’écoute plutôt
qu’à la parole, bienveillance et magnanimité,
charité, contemplation de la nature éphémère de la
vie, respect pour les pauvres, etc.
En
définitive, si ces douze préfaces sont muettes sur la
beauté de la traduction française de Sacy — Doris Lessing
parle bien de la beauté du texte de l’Ecclésiaste, mais
pour dire « qu’on a là une prose anglaise parmi les
plus belles jamais écrites » ! — et ne nous enseignent
rien de nouveau sur la Bible, elles nous apprennent toutefois à mieux
connaître l’histoire et les convictions personnelles des auteurs
qui ont bien voulu se prêter au difficile exercice de
« préfacer » un livre de la Bible.
Jean-Jacques Lavoie
Université
du Québec à Montréal