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David Ross Komito, 2001, Nâgârjuna, psychologie bouddhiste de la vacuité. Les Soixante-dix Versets sur la Vacuité, trad. de laméricain par Catherine Saint-Gully, Belgique, Kunchab, 223 p. |
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Les Soixante-dix Versets sur la Vacuité Çunyatâsaptati est un traité attribué à Nâgârjuna, le grand penseur bouddhiste du second siècle de notre ère, qui a donné son élan à la philosophie du grand véhicule. Ce court texte ressemble étroitement aux célèbres Stances du milieu Madhyamakakârikâ, luvre maîtresse de Nâgârjuna à laquelle il apporte un précieux complément. David R. Komito a fait une première traduction des Soixante-dix Versets dans le cadre de sa thèse de doctorat présentée en 1979 à lUniversité dIndiana. En 1982, il sest rendu à Dharamsala, en Inde, où sest regroupée une partie de la communauté tibétaine en exil. Cest là quil a préparé une nouvelle traduction des Soixante-dix Versets avec le guéshé (docteur en théologie) Sonam Rintchen et Tendzin Dorgjé, le premier contribuant également à louvrage avec un commentaire des stances de Nâgârjuna. |
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Komito introduit son livre par une présentation de diverses notions bouddhiques importantes. Elles sont dites psychologiques parce que, selon lécole, notre compréhension du monde résulte pour une très large part dune construction mentale, et aussi dans la mesure où le bouddhisme propose déliminer la souffrance dans la vie de chacun par un travail intérieur. Après avoir présenté, au chapitre 1.2, la carrière du Bouddha et expliqué le sermon de Bénarès (la coproduction conditionnée et la notion de personne), lauteur expose, au chapitre 1.3, des notions dépistémologie bouddhique (perception et raisonnement) en suivant la pensée de Dharmakîrti. Cet exposé est plutôt sec et froid, et la partie sur la logique assez faible. Le chapitre 1.4, sur lattention mentale (daprès Asanga), est également assez aride ; lauteur fournit une liste des facteurs mentaux omniprésents dans les activités de lesprit, dont il est difficile dapprécier le sens et limportance. Les chapitres 1.5, sur la méditation, et 1.6, sur lirréalité de lobjet, concluent lintroduction à la pensée bouddhique. |
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La troisième et dernière partie du livre de Komito évoque lhistoire du texte, de ses traductions et de ses commentaires jusquà aujourdhui. Cest un exposé précis et savant, qui justifie en particulier la version du texte de Nâgârjuna utilisée par les traducteurs et la ligne dinterprétation choisie. |
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Quant au cur de louvrage, il est constitué de la traduction, au chapitre 2, du texte de Nâgârjuna. Curieusement, cette traduction est donnée deux fois : dabord seule, puis accompagnée dun commentaire de guéshé Sonam Rintchen. On laura compris, Les Soixante-dix Versets sont traduits et commentés selon linterprétation quen donne la tradition tibétaine. Cela résulte dun choix délibéré, mais aussi du fait que le texte de Nâgârjuna, écrit dabord en sanskrit, na été conservé quen traduction tibétaine, ce qui a amené tout naturellement Komito à travailler avec des Tibétains. Ne connaissant pas cette langue, je ne peux évaluer la qualité de la traduction tibétaine-anglaise ; je renverrai donc le lecteur intéressé à la recension de Karen Lang (Philosophy East and West, 40, 1990, p. 256-258), qui critique certains détails. Komito affirme avoir choisi de traduire de façon compréhensible plutôt que littéralement. Voici un exemple du résultat obtenu (les italiques sont du traducteur, et indiquent des mots qui se trouvent effectivement dans le texte tibétain) : |
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Verset 44 (p. 152) |
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Tout ce que dit le Bouddha a pour pensée maîtresse sous-jacente les deux vérités ; elle est difficile à comprendre et doit être interprétée dans cette lumière. Quand le Bouddha dit " existence " sa pensée maîtresse sous-jacente est lexistence conventionnelle ; quand il dit " inexistence " sa pensée maîtresse sous-jacente est linexistence en soi ; quand il dit " existence et inexistence " sa pensée maîtresse sous-jacente est existence conventionnelle et inexistence en soi en tant que pur objet dexamen. |
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Voici aussi, à titre de comparaison, la traduction que Fernando Tola et Carmen Dragonetti donnent de ce même verset dans le Journal of Indian Philosophy, 15, 1987, p. 32 (nous traduisons de langlais) : |
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Il nest pas aisé de comprendre ce qui a été intentionnellement dit par les Buddhas : " Lexistant " existe, " le non-existant " existe, " lexistant et non-existant " existe aussi. |
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Certaines différences entre ces deux traductions sexpliquent par des divergences de leurs versions tibétaines, qui sont assez nombreuses. Mais surtout, on remarque que Komito développe très longuement le texte de Nâgârjuna. En soi ce nest pas condamnable puisque lusage des italiques permet de reconnaître les interpolations. Pourtant, le traducteur ajoute ainsi un commentaire à lintérieur même de sa traduction, ce qui est inutile puisquun commentaire séparé accompagne déjà chacun des versets. Cela contribue à orienter la lecture des versets dans un sens qui nest pas nécessairement celui que Nâgârjuna avait en vue, et qui nest pas toujours aussi clair que la version plus sobre de Tola et Dragonetti. Si Nâgârjuna a voulu parler à ses contemporains en termes lapidaires et paradoxaux, il nest pas mauvais de reproduire son style dans la traduction. Cest comme si Komito avait traduit un lai par un sonnet. Notons dailleurs que les traductions tibétaines des Soixante-dix Versets respectent la forme versifiée et concise de loriginal sanskrit. |
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On ne trouvera pas dans ce livre détude philologique rigoureuse du texte de Nâgârjuna, mais il faut préciser que ce nest pas non plus ce que se proposait lauteur. Son but était de présenter au lecteur occidental linterprétation quune école tibétaine (lécole dge-lugs-pa ou guélougpa) donne de ce texte ; et, en cela, son livre apporte une contribution intéressante aux études bouddhiques. En effet, le commentaire de guéshé Sonam Rintchen est formulé dans une langue relativement compréhensible étant donnée la difficulté du texte de Nâgârjuna. Il faut saluer, en passant, les efforts déployés par les moines tibétains pour faire connaître à lOccident des textes comme Les Soixante-dix Versets. Ils accomplissent ainsi une uvre considérable qui inspire même ceux qui travaillent selon dautres principes queux. |
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Le livre de David Ross Komito présente donc non pas une traduction et une étude des Soixante-dix Versets à partir du texte lui-même, mais selon linterprétation quen donne une école tibétaine. Lauteur ne sen cache pas. Son but était bel et bien de présenter cette interprétation et il le fait intelligemment, si ce nest toujours limpidement. Ajoutons quà notre connaissance, il sagit là de la seule traduction française du texte de Nâgârjuna. Lintroduction de lauteur et le commentaire de guéshé Sonam Rintchen en font donc un ouvrage important et, pour lheure, irremplaçable pour les francophones qui sintéressent à Nâgârjuna. |
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Jean-François Belzile |
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Université du Québec à Montréal |