Le mythe peut nous sauver,
si nous y ajoutons foi.Platon, La République.
Florence Dupont s'insurge contre l'impérialisme de
l'écriture. L'écriture a pris une telle importance dans
nos cultures occidentales que cela oblitère tout jugement sur
la littérature. Même si l'ethnologie, depuis Claude
Lévi-Strauss, a changé le terme de «peuples non
civilisés» par celui de «peuples sans
écriture», un nombre considérable d'auteurs
continuent de penser que celui qui ne lit pas est ignorant. À
titre d'exemple, dans un livre récent, Danièle
Sallenave (Le Don des morts. Sur la littérature, 1991)
soutient que celui qui n'a jamais lu de livres, sans être
malheureux pour autant, se voit dépourvu de la «grande
culture» sur laquelle repose «la vérité, la
pensée, l'expérience intime, la réflexion»:
«être privé de livres, ce n'est pas seulement
être privé d'instruction, de formation, de cu lture ou
encore d'un loisir, d'un plaisir, d'une jouissance, c'est mener une
existence dénuée de son nerf intime, hors d'état
de poser la question de son sens». Pourtant, et c'est là
un sujet qui risque de soulever une franche polémique dans le
milieu pédagogique; la littérature, ce n'est pas
seulement ce qui est donnée à lire car il y a aussi les
pratiques orales. Ce qui relève de l'oralité, selon
Florence Dupont, comprend «to ut ce qui dans la culture
échappe à l'idéologie de l'écriture et du
monument (...) C'est le cas du théâtre, de la
télévision, des concerts rock qui comme les chants des
griots et les contes berbères appartiennent à
l'oralité» (15). En somme, l'expression orale contient
plus qu'un «pré-texte» en attente de sa
transcription textuelle.
Dupont s'en va en guerre contre ceux et celles qui soutiennent
injustement que l'émancipation de la personne et les vertus
intellectuelles passent obligatoirement par l'alphabétisation,
c'est-à-dire le p ouvoir de lire. N'a-t-on pas l'habitude
d'entendre qu'il y a régression culturelle parce que «les
enfants ne lisent plus»! (Lire sur ce sujet l'article de Pierre
Vennat, «Quoi faire pour intéresser les étudiants
à la littérature?», dans La Presse, jeudi 2 mai
1991.).
Comment ne pas voir, «dans l'importance nouvelle de la
musique, de l'image, des médias audiovisuels, la
redécouverte de cet héritage d'oralité que le
livre avait étouffé depuis la fi n du Moyen
Age»?(12) Faudrait-il se persuader que de grandes civilisations,
tel l'Empire inca, aient été gouvernées par des
analphabètes? Dès lors, il s'agit de réhabiliter
culturellement les pratiques orales et même plus, «il faut
aussi leur éviter d'être récupérées
par l'écriture» (11). Voilà, esquissé en
gros plan, ce qui anime la recherche de Florence Dupont.
Sa démonstration ne manque ni de pertinence ni de finesse.
D'entrée de jeu, l'auteure part de son propre univers de
connaissance, l'homérie, pour montrer que l'oralité
n'est pas une sous-langue p ar rapport au texte mais bien un autre
langage. Un langage qui rend compte d'abord et avant tout du contexte
énonciatif: l'intonation, la gestualité, la
personnalité du locuteur mais aussi «le soleil, le
paysage, la qualité de l'air et l'événement du
jour» (13). Alors que le texte élève «des
monuments de pierre et de papier pour triompher de l'oubli»,
l'oralité entretient une autre mémoire, une
mémoire vive, transmise d'oreille à oreille; une
mémoire toute entière disponible au plaisir de
l'instant présent. La distinction radicale entre
oralité et écriture renvoie à cette opposition
entre la culture-événement et la culture-monument:
«L'événement met en place une situation
d'énonciation, une fête, un rituel de réception.
Le monument est un énoncé autonome que chacun peut
consommer n'importe où, n'importe quand, n'importe comment,
même seul» (156). À maints égards, la
culture-événement déritualise la culture, la
déracine et la scinde en deux: réification de la
supposée véritable culture, banal isation d'une culture
du quotidien.
Maintenant, quelles connexions Dupont opère-t-elle entre
Homère et le feuilleton télévisé Dallas?
Les similitudes semblent suffisamment nombreuses tant du point de vue
de la linguistique q ue de l'anthropologie. Deux points ont
attiré notre attention.
En premier lieu, l'auteure souligne que l'oralité des deux
grands poèmes grecs relève de la même performance
que celui du feuilleton. Avant d'être un texte, l'Iliade et
l'Odyssée fure nt deux grands poèmes
récités par un aède lors d'un banquet
sacré où se réunissaient rois et princes grecs.
Dans le rituel du banquet, le plaisir du verbe vient après le
plaisir de la chair et du vi n. Puisque c'est un
cérémonial, cela ne se fait pas n'importe comment,
n'importe où et de n'importe quelle façon. Il y a une
procédure à suivre qui exige une ambiance solennelle et
une disposition particulière des convives. Cette insistance de
la part de l'auteure, mise sur l'ordre des dispositions à
suivre sans lesquelles le chant de l'épopée ne pourrait
être récité, renvoie évidemment au
contexte én onciatif.
Lorsque l'aède prend la parole, énoncé et
énonciation ne peuvent être disjoints. Le poète
n'est qu'un média au service de la Muse, il est
possédé par la divinité qui lui met les mots
à la bouche; ce qui donne un caractère divin à
sa personne.
Le feuilleton télévisé réinstaure en
quelque sorte cette mystique du verbe par le fait que
récepteur de télévision et aède sont
interchangeables d'une part; et d'autre part la Muse, le sujet de
l'énonciation, ne peut être que la chaîne de
télévision (141). Mystique fusionnelle vécue par
l'auditeur attentif qui se soumet à une programmation fixe,
après l'heure de la soupe, et dans le lieu de l'int
imité, bien souvent le living room. Il y a également
pour Dallas un rituel d'écoute qui participe d'un univers
sacré. L'écran de télévision est une
scène commune à tous. Même si cet u nivers n'est
pas celui de la fête, il possède néanmoins sa
charge de «reliance», c'est-à-dire qu'il rassemble
autour d'une symbolique commune. En d'autres mots, tous et chacun
sont liés dans une participation symbolique dont le plaisir
reste souvent le fait d'appartenir à la grande famille de ceux
qui suivent le feuilleton télévisé.
En second lieu, il est intéressant de noter que le monde
homérique comme celui de Dallas réfère à
une réalité immobile qui n'existe que par ce qu'on en
dit ou ce qu'on en mont re. Même si cette réalité
n'existe pas à l'extérieur de l'image qu'en donne la
télévision, il subsiste un doute sur l'existence de
cette réalité qui devient alors réalité
possib le. On ne peut certes pas parler de mythe en ce qui concerne
Dallas puisque l'image dallasienne montre une réalité
vérifiable. Pourtant, il y a une pensée magique qui lie
le téléspectateur à ce qu'il voit et entend.
Peut-être n'existe-t-il pas un JR, une Ellie ou un ranch
nommé Southfork qui abrite le clan Ewing, mais peut-être
aussi ont-ils une existence possible. Pendant treize ans, le
feuilleton-fleuve Dallas a passionné l'Am érique et une
centaine de pays autour de rivalités, d'adultères, de
testaments secrets, de fils illégitimes, de parents
cachés, d'assassinats et autres rebondissements inattendus.
Sans y croire comme on croit aveuglément au récit
mythique, on y a cru comme on croit à la réalisation
possible d'un rêve ou d'un fantasme. On se demande encore si
les Grecs ont cru à leurs mythes. Pourquoi ne pas
répondre par cette boutade: il s y ont cru par défaut,
faute de pouvoir croire à autre chose.
Il n'en demeure pas moins que Dallas reste un feuilleton
télévisé qui répond à des
désirs bien précis dans une culture de consommation. Il
n'est pas évident au premier abord de comparer deux cultures
séparées par presque trois millénaires.
Cependant, Florence Dupont a bien montré que la structure
même de la langue orale est la même malgré la
distance culturelle qui sépare Homère et Dallas.
Par son effort pour revaloriser des expressions de notre culture
indéniablement occultées par la rage de
l'écriture, Dupont nous sensibilise d'une part à la
place qu'occupe l'oralité dans n os sociétés des
communications, et d'autre part à cette échange
collectif ritualisé, sans cesse réaffirmé par le
feuilleton télévisé.
(Denis Jeffrey est étudiant en sciences des religions
à l'Université du Québec à
Montréal.)