Clémentine Faïk-Nzuji. 1992. Symboles
graphiques en Afrique noire, Paris Karthala.
Imaginaires en négatif Comme la radiographie en Sciences de
l'Art nous permet de voir au Louvre la germination des Noces de Cana
de Véronèse, le négatif photographique vient
avant la photo positive, bien rangée et souve nt
oubliée dans l'album de famille. L'anthropologie culturelle,
qu'on appelait autrefois ethnologie, nous permet d'abord de sortir
des illustrations de nos manuels ethnocentriques d'histoire. Il n'y a
pas au monde que la Barricade de Delacroix, G uernica de Picasso, Le
Serment du Jeu de Paume de David. Il y a toutes les images des
"ailleurs" au-delà de la rive gauche de la Seine et du toit
pointu de la préfecture de police. L'anthropologie nous a
ouvert ces "ailleurs" que sont l'Af rique noire, l'Amérique
indienne, l'Océanie... C'est "ailleurs" que sont les
imaginaires, les imaginaires non pathologiques de mondes autres que
celui de nos rationalités d'école primaire,
"non-où" ("na koja abad" de la Perse, tant exploré par
Corbin) qui est bien "l'Ailleurs" absolu. Négatifs matriciels
de nos photographies de famille, de nos "Illustrés"
débiles, de nos pauvres lucarnes
télévisuelles... Ces négatifs du grand
négatif de l'Imaginaire riment avec nègre, et les trois
(sinon quatre) ouvrages que nous présentons ici, sont plus ou
moins métissés des obsessions liées aux
problèmes de la négritude. Métisses de ces
regrets et de ces ressentiments mêlés - le bourreau en
veut toujours à sa victime - dans nos digestions laborieuses
d'anthropophages. Car c'est nous, les blancs, qui avons
été, qui sommes encore, les can nibales avaleurs de
nègres. Nous avons dévoré l'Afrique non
seulement en nous faisant les plus grands négriers (les plus
petits furent arabes) pendant trois siècles de commerce du
"bois d'ébène", mais enco re en engloutissant avec
boulimie médiatique les restes de la négritude dans les
déchets culturels que sont nos cireurs de bottes, nos
éboueurs, nos "rock", nos "rap", nos "tag", nos "regay". Le
"Black" misérable a esto mpé la stature de la
dignité noire. Certes, outre les livres fondateurs de nos amis
ethnologues J. Servier, V. Pâques, D. Zahan, L.-V. Thomas, nos
amis Arlette et Roger Chemain avaient initié le C.R.I.
à la pensée contemporaine des Noirs d'Afrique. Dans les
quatre études que nous présentons - ou plutôt les
deux car les deux restantes sont d'une noire africaine! - nous avons
laissé au vestiaire nos dentiers cannibales. Ces études
sont bien "en négatif" par rapport aux clichés positifs
de "France Soir", "Paris Match" et "Jours de France". Elles ont
toutes, à différents niveaux de métissage, la
fraîche saveur d'un "ailleurs" qui est comme l e lit de mousse
des sources de nos montagnes.
Et d'abord - à tout Seigneur tout honneur! - les travaux
d'une authentique noire du Zaïre que n'a pas réussi
à "blanchir" un doctorat d'État en Sorbonne, non plus
qu'un enseignement de lingui stique qu'elle donne à
l'Université catholique de Louvain. En bonne africaine elle
présente fièrement son grand Album La Puissance du
Sacré dédié à son petit fils, en
compagnie de sa petite tribu fa miliale que sont ses enfants - elle
est mère de cinq enfants - Axelle, Christelle et GaÎtan,
excellents et compétents graphistes. C'est que toute
l'úuvre de Mme Faïk Nzuji échappe aux
pièges, de feu la fameuse "acculturat ion". Et au sein de
l'Université catholique de Louvain, aux côtés du
Centre d'histoire des religions fondé par Julien Ries sous la
direction duquel elle collabora au grand Traité
d'Anthropologie du Sacré, elle est un bel exemple de cette
volonté d'inculturation dont l'Institut qu'elle a fondé
elle-même, "le Centre International des Littératures et
Traditions d'Afrique au service du Développement"
(C.I.L.T.A.D.E.) constitue le prog ramme décidé. Cette
orientation intellectuelle autant que spirituelle nous vaut ces deux
livres qui se complètent l'un et l'autre.
Le second paru (1993), magnifique album illustré de plus de
150 photos et d'une trentaine de dessins au trait, est un hymne
à l'imprégnation "imaginale" (aurait dit H. Corbin) du
sacré dans la visio n africaine de l'homme, de la nature et
des objets fabriqués par "l'art". Certes ce plan en trois
grands chapitres consacrés à l'homme, la nature, et
l'arté-fact (si je puis écrire!) n'aurait rien
d'original s'il ne s'e nracinait dans trois grands ensembles
mythiques (quatre si l'on compte "l'Ouverture" de l'ouvrage) qui, par
leur place initiale - sinon initiatrice -, situent la méthode
de tout l'ouvrage sous l'éclairage, qui nous est familier, de
la "mytha nalyse", appliquée à une cinquantaine de
populations de l'Afrique noire sur lesquelles porte l'enquête
de Clémentine Faïk Nzuji.
Le premier grand chapitre (de quarante pages), "L'homme se
souvient", est placé sous l'égide du mythe ohendo de la
naissance des jumeaux. Il insiste sur les symboles du corps et,
dirait notre amie Béatrice Didier, du "corps écrit",
écrit par les peintures corporelles et surtout les
sacrifications qui identifient la personne As'ohendo ou les Yaelima
à travers les âges de la vie, à travers les
rôles des deux sexes. Au premier langage symbolique vient
s'ajouter celui des gestes dont la danse est le grand
répertoire, puis la "parole" proprement dite
surdéterminée en Afrique, où il n'y a jamais de
"parole en l'air". Il est bien rema rquable que c'est dans les
cultures à "littérature orale" que la parole conserve
le mieux son vouloir dire... Gutenberg est peut-être le
responsable de ces cimetières d'écrits que sont nos
bibliothèques... Qu'ell e soit exorcisante, adoucissante,
comminatoire, propitiatoire, conjurative, invocatoire, la parole
revêt chez le Baluba, le Bantandu, le Galta, etc. le corps
déjà écrit et inscrit, du vêtement qui
l'individue, du lieu qui l'enracine et le situe.
Le chapitre II, "La nature collabore", est placé, lui, sous
le mythe adja de la création à partir de la calebasse
primordiale, mythe renforcé en cours de route par ceux des
Yaka, des Luba, des Kongo, c'est tout l'inventaire de l'environnement
naturel de l'homme qui "collabore" à son tour à la
construction de la personne: soleil, lune, lieux familiers du champ,
du carrefour, des tumuli des termitières, des animaux et
végétaux ambiants: serpent, aigle, crocodile, poule
"élevée moins pour la consommation de sa chair que
comme animal cérémoniel" - et que l'on retrouve dans
les cérémonies d'initiation brésiliennes -, le
palmier... toute la nature participe à la signification
profonde de la vie, des travaux et des jours. Il y a un puissant
"écosystème" symbolique de l'africain in situ. Mais
cette "puissance" sémantique déborde de la nature,
envahit la culture.
C'est l'orientation du chapitre III, consacré aux arts et
artefacts: "L'art célèbre le Cosmos" qui s'ouvre par le
mythe luba de l'origine sacrée des statuettes.
Le chapitre comprend deux parties: "l'art et le symbole dans le
quotidien" et l'objet d'art comme "approche du sacré". La
première partie comporte une étude fouillée des
"couvercles à proverbes" de Bawoyo et des calebasses
pyrogravées des Fon. Ces objets de bois ou de pelure
séchée sont de véritables pictogrammes et
rébus, des "recueils de pensées". Manuels du "savoir
vivre" que l'on offre en cadeau dans les circonstances
privilégiées de la vie. De tels "aides-mémoire"
étaient amplement utilisés comme "leçons
d'histoire" à la cour royale d'Abomey sous forme de tapis en
"tissu appliqué" dont Faïk Mzuji analyse un beau
spécimen orné des symboles des douze rois du Royaume du
Bénin.
La seconde partie est consacrée aux objets de culte,
glanés par l'ethnographe dans certaines sociétés
secrètes, en particulier le lukasa des luba, véritable
"traité de la plénitude" figuré sur une
planchette de bois aux faces décorées, sorte de "tapis
de loge" qui, "par sa forme d'enseignement, permet aux nouveaux
adeptes de se ressourcer auprès des anciens et qui, par son
contenu, leu r ouvre la voie du sacré". De la même sorte
est le "tapis de la vigilance" (dendo) des Ohento, au centre duquel
est placée la "marmite de la divination" qui n'est pas sans me
rappeler les assentos (sièges des Dieux) du Candombl é
brésilien qu'a étudié notre amie Monique Augras
et qui pour moi évoquent bien des comparaisons avec le
"chaudron d'abondance" des Celtes... Faïk Nzuji étudie
dans le même esprit les symboles graphiqu es gravés sur
la planchette (onkoka) qui certifie l'appartenance sociale du
fiancé, le keka pièce de cuivre de quatre plaques
perforées, "témoin" du mariage... Cette étude
des graphismes rejoint le beau travail q ue Clémentine
Faïk avait consacré, une année auparavant (1992),
aux Symboles graphiques en Afrique noire.
Ce minutieux inventaire relevé dans une cinquantaine de
peuples de l'Afrique Noire prend sa dimension réelle, qui est
poétique, philosophique et religieuse, dans l'épilogue
de ce travail renvoyant à l'Ouverture dont nous n'avons
volontairement pas parlé. Outre ces mythes vécus, ces
symboles qui tissent tout l'imaginaire éthique, cognitif et
esthétique de la savante africaine, il y a un véritable
engagemen t de toute une existence, de toute une famille, de toute
une ethnie peut-être que clame cette "Complainte de l'homme
errant" qui sert d'épilogue, et qui s'ouvre lui aussi par le
mythe luba du premier homme, Kyombé, "le porteur de grain es
célestes", et se clôt, sans commentaire sur la plainte
de l'homme noir errant, bouleversant "Gospel Song": "Hélas,
hélas, misère, misère, où irons-nous
donc, où aller?". Cela répond de façon
angoissée à "l'Ouverture" de tout l'ouvrage, qui
s'appuie sur le mythe ohendo dans lequel on voit le héros
Sasaka-Yango "l'invincible" portant une sorte de greffon
composé de ses membres surnuméraires (il avait trois de
chaque membre) qui, après avoir bravé les
colères de la nature et le désordre des hommes et
puisé la sagesse des symboles dans "le Village de la
connaissance" et au "Pays des Grands Luminaires" au centre de la T
erre, remonte à la surface pour "mettre en ordre" le monde des
hommes et de la nature.
Cette mise en ordre, nous dit "l'Ouverture" c'est la "recherche
des médiateurs" qui permettait à l'homme par son corps,
sa parole, son environnement naturel et ses "úuvres d'art" de
garder le contact ave c la Vérité. Ces
"médiateurs" ne sont rien d'autre que la faculté
symbolique: vo dans les langues de l'Afrique de l'Ouest
(éwé, aja, gen, fon...), le symbole veut dire à
la fois "se libérer", "faire correspondre à
l'invisible". Mais la complainte angoissée de "l'homme errant"
de notre Épilogue ne vient-elle pas de ce que l'Africain -
entraîné par l'effroyable cataclysme apporté par
l'Occident, dépeceu r de tribus, déracineur de corps et
d'âmes dans l'esclavage, colonisateur c'est-à-dire
acculturant de ses injections culturelles mortelles,
matérialistes et sans âme, des millénaires de
Sagesse - "a laissé écouler son symbole" esa vo? Cela,
la pudeur de Clémentine Faïk ne le dit pas... Mais nous,
nous pouvons bien dire d'elle, comme elle nous le prouve par
l'envoûtant poème scientifique de ce livre, qu'elle
garde cette libert é, cette fidélité
fière à son origine, cette ferveur qui peut faire dire
d'elle elê vo: "elle est dans son symbole", esâ vo "elle
a lié son symbole", "en d'autres termes, elle est de
manière con forme à son destin et à sa
personnalité".
Gilbert Durand