L'étude, qui est un condensé retravaillé
d'une thèse de doctorat défendue à
l'Université de Montréal sous le titre Étude
exégétique et intertextuel le du Qohélet.
Rapports entre Qohélet et Gn 1-11, est à la fois
"conservatrice et polémique" (p. 12). Délaissant la
recherche de sources hypothétiques du livre ou d'influences
juives et étrangères, toujours aléatoires, l'A.
s'en tient au texte lui-même et, à proprement parler,
presqu'uniquement au texte massorétique qu'il sait
néanmoins critiquer avec rigueur quand c'est
nécessaire. Sa lecture tente de dépsychologiser le
texte et ses interprétations, esquissant "une trajectoire qui
va de l'herméneutique de l'histoire à
l'herméneutique du texte" (p. 13). Étude synchronique
du texte du Qohélet en regard du tex te de Gn 1-11 qui
s'efforce de répondre à la question: "En quoi l'oeuvre
du Qohélet s'accorde-t-elle ou diffère-t-elle de Gn
1-11"? (p. 14). Cette lecture originale de neuf passages du
Qohélet est donc intertextuelle, car le Qohélet comme
tout écrivain ou écrivant "sous le soleil" compose
toujours à l'intérieur d'une littérature et
d'une langue qui se transforment. D'une littérature
sapientielle, nouvelle, pessimiste qui, tout en tenant compte de Gn
1-11, écrit un texte où a disparu toute amorce d'une
histoire du salut, bien présente pourtant dans les premiers
chapitres de la Genèse. D'une langue transformée, car
le langage du Qohélet, teinté d'aramaïsmes,
s'éloigne quelque peu de l'hébreu biblique classique
pour se rapprocher, par plusieurs traits, de l'hébreu
mishnique. "Hébreu indigène" dirait David Noel
Freedman.
La méthode est méthodique, au scrupule près.
L'A. fait d'abord la critique textuelle du passage
étudié, c'est-à-dire l'analyse critique des
diverses recensions du texte: massor&eacu; te;tique, grecque,
araméenne, syriaque et latine; il donne ensuite sa propre
traduction du texte assez littérale mais claire, puis propose
une analyse structurelle du texte. C'est, à mon avis, la
partie la plus discutable de l'&eacut; e;tude, dans la mesure
où la disposition structurelle du texte ne semble pas toujours
évidente. R. Barthes qui fut un temps passionné de
structures écrivait pourtant: "La structure, c'est un peu
comme l'hystérie: occupe z-vous en, elle est indubitable:
feignez de l'ignorer, elle disparaît". L'A. écrit de son
côté: "Un texte peut contenir plusieurs structures qui
sont toutes plus ou moins valables" (p. 184). Évidente, la
présentat ion de la structure littéraire d'un texte
guide vers sa compréhension; lorsqu'elle est forcée,
elle agace. Naturelles ou embarrassées, les structures
littéraires mises de l'avant par l'A. peuvent au moins servir
à ; démontrer que le Qohélet, tout comme le
livre des Proverbes, contient à la fois des
développements articulés et aussi de simples
réflexions mises bout à bout dont l'enchaînement
logique nous é ;chappe. Dans un troisième temps, l'A.
fait une lecture intertextuelle du Qohélet en rapport avec Gn
1-11. Là est le bon, là est l'original et, pour
employer sa propre expression, là est "l'insidieux" de sa
propre lect ure. Car l'A. sait fort bien que la sollicitation d'un
texte, sa réécriture ne tiennent pas forcément
compte de son sens premier et apparemment obvie; elles sont
manoeuvres et manipulations, découpages et collages, et donc
réinterprétations. Lorsque le Qohélet emprunte
à Gn 1-11, il excise, prélève et transforme.
Même "s'il n'y a rien de nouveau sous le soleil", la
prétention de l'A., comme il le rappelle lui-même
à la fin de son livre, est bien d'apporter une nouvelle
lecture du Qohélet (p. 245). Ce tte nouvelle lecture n'est
rien d'autre qu'une nouvelle façon de questionner le texte et
de se laisser questionner par lui. Et son questionnement est
piété, docilité - Frömmigkeit dirait
Heidegger - à l'égar d du texte. Dans le premier
chapitre, l'A. présente "une brève réflexion sur
l'herméneutique de l'histoire et l'herméneutique du
texte" (p. 247) où est affirmée "l'autonomie
irrévocable du texte à l'égard de l'auteur" (p.
247). Important mais bref, le chapitre suivant traite de la notion
d'intertextualité et de son utilisation en
exégèse, ce qui amène l'A., dans le chapitre qui
suit, à faire le procès de l'exégèse
récente du livre de Qohélet, en faisant ressortir
l'impasse où elle s'est fourvoyée en tentant de
"dénombrer et de délimiter les gloses et les citations"
qui se trouveraient dan s le livre (p. 248). L'approche
intertextuelle lui permettra de bien mettre en évidence
"l'audacieuse singularité de ce petit livre" (p. 248). Les
neuf chapitres suivants sont des études de passages du
Qohélet selon la méthode rigoureuse qui vient
d'être décrite. Le lecteur est frappé d'abord par
le soin que l'auteur a mis à choisir ses titres: "Chapitre 4.
L'être humain à l'image de l'animalité (Qo
3,16-22); 5. La d&eacu; te;-création (Qo 11-7-12.18); 6. La
mort: l'interrogation sur le travail (Qo 5,12-16); 7.
L'être-vers-la-mort (Qo 6,3-6); 8.
L'être-l'un-contre-l'autre (Qo 7,23-29); 9. Théologie de
la création et finitude humaine (Qo 6,10 .12; 7,13-14); 10. La
création indéchiffrable (Qo 3,10-15); 11. La
création: miroir de la finitude humaine (Qo 1,4-11); 12.
Travail et finitude humaine (Qo 1,12-18).
Dans sa conclusion, l'A. regroupe les lignes de force de
l'interprétation de ces textes autour de quatre thèmes:
le thème de la mort d'abord. À l'homme
créé à l'image de Dieu (Gn 1,26-27) fait place,
chez le Qohélet, la parenté de l'être humain avec
le monde animal, dont la seule supériorité est de
savoir, en dernière analyse, qu'il n'est qu'une bête, un
être-pour-la -mort et vers-la-mort. Réflexion qui
ôte tout sens au travail humain, et fait préférer
au Qohélet un mort-né au vivant sans bonheur qui se
multiplie. Contrairement à Gn 1-11, le Créateur n'est
dans le Qohélet ni sauveur ni même
miséricordieux: "la création n'évoque plus que
la mort (...); la racine bårå (= créer) dans le
Qohélet n'a plus aucune connotation sotériologique ou
liturgiqu e" (p. 251). Le deuxième thème traite des
relations de l'homme et de la femme. Une analyse philologique
très serrée de Qo 7,26 permet à l'A. de montrer
que l'homme n'est qu'un animal que la femme piège et chasse .
"À la femme-aide qui vient sauver l'homme qui n'a pas su
trouver de vis-à-vis dans les animaux (Gn 2) s'oppose
l'homme-animal qui se sauve de la femme-piège. Telle est
l'unique sotériologie du Qohélet!", conclut l'A. (p.
251). Le troisième thème regroupe quelques textes qui
concernent la théologie de la création, qui est bien
plutôt chez le Qohélet une théologie de la
dé-création, qui trouve difficilement sa place dans une
théologie biblique que certains voudraient unifiée. Le
quatrième thème porte sur le travail intellectuel et le
travail manuel. L'un et l'autre ne sont plus qu'absurdité,
associés à la m ort. Et vivre est un dur travail! Deux
autres thèmes sont abordés dans les derniers chapitres
du livre qui portent sur la traduction des mots hebel et
(hå)'eløhîm. La traduction la plus
fréquente de hebel en fran çais est "vanité";
l'A. lui préfère la notion plus abstraite
d'"absurdité". La justification donnée de cette
traduction est convaincante, beaucoup plus à mon avis que le
rapprochement que l'A. fait entre h ebel et håbel de Gn 4,
à la suite d'A. Néher. Ce rapprochement amène
l'A. à traduire l'expression re'wt rw· qui est souvent mise en
parallèle dans le Qohélet avec hebel, par
"pâturage de souffle" au lieu de la traduction habituelle de
"poursuite de vent". Cette traduction qui rappelle qu'Abel
était un pasteur, est belle métaphoriquement mais
discutable philologiquement. Le substantif araméen re'wt
désigne la volonté, le désir. "Un désir
de vent" est une occupation insane de l'esprit, une bêtise. Je
traduirais, dans l'esprit de l'A., "tout est absurdité et
bêtise". Le dernier thème abordé est celui de
Dieu. Dans un dernier chapitre, l'A. justifie sa traduction de
(hå)'eløhîm par "(la) Divinité"
plutôt que par "Dieu", montrant que cette traduction "rend
mieux compte de la théologie du Qohélet, ce petit livre
qui en aucun passage cherche à "sauver Dieu" pas plus qu'il ne
cherche à sauver les êtres humains" (p. 257). Une
bibliographie sélective, de vingt-huit pages quand
même!, termine le livre. En appendice est
présenté un tableau comparatif du vocabulaire
hébreu du Qohélet et de Gn 1-11.
Cette étude de plusieurs points de la pensée du
Qohélet est neuve à bien des égards, riche en
suggestions, toujours questionnante. Son grand mérite est
d'avoir laissé le texte à son dit, et de l'avoir
étudié tel qu'il est. Sans être totalement
nouveau le rapprochement fait avec Gn 1-11, parce que non
forcé, est éclairant et stimulant pour la
compréhension du Qohél et, pour la saisie de son
originalité à l'intérieur de la tradition
sapientielle. Deux remarques néanmoins: les notes en bas de
page sont trop abondantes. Le lecteur n'ira pas lire tout ce que l'A.
a lu; aussi bien un choix d e renvois les plus significatifs aurait
été préférable à une compilation
presque exhaustive d'autant plus que ces renvois ne sont pas toujours
clairs, en raison précisément de leur abondance: un
lecteur m&e; circ;me assidu a parfois bien du mal à savoir
à quoi se rapportent op. cit. ou art. cit. La traduction des
textes allemands reproduits dans les notes ou traduits en plein texte
est moins littérale qu'ad sensum. Ainsi la derniè ;re
phrase de la note 107, p. 149, devrait être rendue par: "C'est
l'antinomie religieuse primordiale"; p. 233, fin de la note 42: "Cela
ressort du fait que le Qohélet critique notamment les mesures
délibérées de Dieu et non pas le
procédé panthéiste"; p. 234, note 45: "Son Dieu
reste une puissance numineuse, devant laquelle l'homme a à
avouer son incapacité et même son impuissance"; etc.
Deux reproches enfin à l'éditeur. Je ne crois pas
exagérer en disant qu'il est plus facile de compter les pages
qui ne comportent pas de fautes typographiques que celles qui en ont,
et souvent plusieurs! Enfin, lisant livre après livre, ou
presque, les études publiées dans la collection
Héritage et Projet, je souhaiterais enfin que l'éditeur
trouvât une reliure qui permît de garder un livre ouvert
sur sa table!
Mais même mal ouvert, ce livre sera lu,
apprécié et sans doute critiqué par les
spécialistes du Qohélet et de la tradition
sapientielle. On aimerait pouvoir en recommander la lecture à
toute personne cultivée; mais un minimum de connaissance de la
langue hébraïque est nécessaire pour prendre
plaisir à la lecture du texte. J'aurais donc, en terminant,
deux souhaits, à formuler: qu e l'A. présente dans un
article savant, mais non technique, les principales conclusions de
son étude; qu'il se mette assez tôt à un
commentaire scientifique du Qohélet en français, en se
rappelant néanmoins les sages conseils de son maître
à penser: "Mieux vaut du repos plein le creux de la main que
de pleines poignées de travail et de poursuite de vent" (4,6)
et encore: "Faire des livres en grand nombre serait sans fin et
beaucoup d'&eac; ute;tude est une fatigue pour la chair" (12,12), et
finalement: "Qui accroît la connaissance accroît la
souffrance" (1,18).
Gérard Rochais,
Université du Québec à Montréal