Ce livre est à la croisée de trois
problématiques qui suscitent un malaise
épistémologique dans les sciences de l'être
humain. L'auteur sonde les contradictions, les équivoque s et
les antinomies contemporaines. Par là il aborde la
thématique de la modernité. La révolution
mentale qui s'opère à la charnière des XVIIe et
XVIIIe siècles se déchiffre par un examen se rré
de la pensée de Montesquieu et de Locke. Quitte ensuite
à explorer leurs héritages jusqu'à sonder notre
propre regard, regard de l'humanité sur elle-même, qui
devient un nouveau regard de soi sur soi; m ais ce regard, de quelle
pensée est-il?
L'auteur aborde l'appréhension de la nature, de la
société et de la personne, et du coup les rapports
à la nature, le rapport social et celui de soi à soi.
Cela dans la conscience inaugura le du temps, celle de l'histoire.
Ces rapports sont en procès. De plus, des discours les
circonscrivent: l'auteur en cerne le logos. Les sciences sont en
gestation à cette frontière du XVIIIe. Elles basculent
à ce moment de passage. Histoire, sociologie, anthropologie,
économie, ainsi que psychologie tiennent des discours sur
l'être humain ut nature, ut culture, discours qui forment des
familles de théories: sur les droits, sur le contrat social,
sur la culture, sur la nature. Ce beau livre aborde ce qui nourrit le
coeur de la "cité".
Il faudrait ici citer tant de belles et fines analyses, rappeler
quelques synthèses bien ciselées, montrer le plaisir de
lire et la jouissance devant le style et le raisonnement
dévoilé. L 'auteur, par un artifice tout imaginaire, se
rend spectateur compréhensif et compatissant des mouvements de
la pensée en gestation d'elle-même. Il recrée par
moments ce théâtre, soit le général, soit
le particulier.
Quant au particulier, il transparaît quand l'auteur
s'attarde à débusquer telle expression, telle phrase
dans tel contexte, chez Locke, Montesquieu, Hobbes, Rousseau, Hume et
Kant et d'autres, et à déployer ou débouter les
articulations et leurs conséquences.
Avec quelle aisance l'auteur explore la scène imaginaire!
Il y décèle par exemple telle articulation du libre
arbitre aux prises avec un monde déjà donné, une
antécé ;dence qui mesure. Quand la pensée lie la
volonté à la nature et à la tradition, elle
inscrit un rapport au monde qui nécessité une
exégèse. La pensée devient
exégétique. L'au teur démarque par là
l'ancien du nouveau.
Hegel et Tocqueville souligneront la rupture entre la
volonté et la nature. Ce qui amène à distinguer
des régimes sociaux, l'aristocratique et le
démocratique, et puis deux temps de notre histoire. Ce qui est
une lecture du temps. En regard de la religion et de la tradition, la
philosophie "classique", la force et le "nomos",
l'émancipation de la personne en tant que sujet voulant
souverain est l'indice d'une mutation radic ale. Tocqueville
lâchera le mot: "ce sont deux humanités distinctes".
Que la volonté soit celle du sujet voulant l'institution
qui l'exprime en retour, la démocratie, de quelle
démocratie s'agit-il? Que l'émancipation de la
volonté permette de disting uer deux régimes,
existe-t-il un lien entre les deux? (230-232)
Suivent de belles pages sur l'analyse du politique: qu'est-ce que
la cité? Le "politique" est incontournable. La cité,
agglomérat de forces ou vouloir de finalités
assumées par les vouloirs en quête du juste? Aristote
est alors à la barre. L'individu avec sa volonté
n'apparaît pas comme tel dans la Politique d'Aristote.
Ce sont alors les différents biens que la volonté peut
vouloir qui sont l'élément constituant de la
cité, ce n'est pas la volonté (241). Ce qui
soulève la questio n de la mesure: qui pondère, qui
assure "la commensuration et l'intégration des
différents biens dans l'unité de la même
cité"? Cette question touche le politique bien sûr, mais
aussi la religion et l'éthique. Qui prétendra à
la plenitudo potestatis? Telle l'Église catholique qui, au
moyen-âge, se jugeait "vera perfectaque respublica"? Tel le ou
les plus vertueux? Les difficultés de cette question n'ont pas
fini d e nous hanter. Elles touchent aux questions de la rencontre
des cultures et des ethnies à l'intérieur de la
"cité" ou de la nation ou de l'État. Encore, aux
questions de la rencontre des religions à l'intérieur
d'un État des droits de la personne et de la place de la
religion dans la "cité". Ce qui laisse entendre que, veut veut
pas, la philosophie est au rendez-vous des sciences de l'être
humain.
Thomas Hobbes propose un autre abordage et critique Aristote (242
sq.). Il n'entreprend pas cependant "le dialogue sur la justice, ou
le bien, qu'Aristote décrivait avec tant de soin" et de
subtilité au livre III de Les politiques (cf. Aristote, Les
politiques, trad. inédite, intro., bibliographie, notes et
index par Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion (GF), 1990, pp.
203-274.; il est significatif que l'on rend accessible de fortes
éditions d'ouv rages classiques en poche). Sa remise en
question, même par la dérision, s'apparente à
celle qui inspire la philosophie moderne et l'oppose à la
philosophie antique. On connaît le rôle de Descartes. Sa
déma rche philosophique autobiographique (Méditation
première, vers la fin) - les jeux de la lumière et de
l'obscur - souligne un commencement par la négation. En
même temps, elle laisse en plan à certains égard
s l'examen critique du doute, de la pensée et de l'existence:
comment voir M. Descartes que "la pureté de votre
espèce de pensée qui conquérait "ce qui restait"
quand le réel s'était réduit à votre
"pure inspection de l'esprit, tentait de rendre compte tout ensemble
de votre propre nature et de la nature de la mécanique
universelle qui régit la matière, et de les conjoindre
d'une certaine façon à l'aide de la fameuse
"pureté" de votre pensée"? Comment peser "la seule
puissance de juger qui réside en [votre] esprit"? Comment se
pèsent les jugements des uns et des autres si on
reconnaît la volonté libre? (M. de Diéguez, Une
histoire de l'intelligence, 1986).
L'auteur demeure notre guide. Qu'advient-il quand Rousseau et
Nietzsche et, après eux, le jeune Marx, reprennent à
nouveau une prise sur ce que Hobbes avait simplifié? Les
aventures de la pensée dans les moments de turbulence alors
que les formes sociales s'ajustent aux volontés naissantes,
relancent la question de la démocratie et, surtout, celle des
équilibres entre les volontés et les biens.
Il s'agit de penser le contrat. S'appuie-t-il sur la
volonté? Et elle, sur sa nature? À regarder pourtant ce
que les humains ont créé ne faut-il pas conclure
à l'immense plasticité et complexité de
celle-ci? La volonté serait-elle la chose la plus
départagée? Comment s'articule la volonté du
"peuple" par la volonté des représentants?
Circularité? Nietzsche: "La volonté est
particulière comme le commandement qu'elle exerce; elle est en
somme la chose la plus particulière." (267) Et là, il
faut fouiller du côté de Kant. L'auteur, dans les belles
pages de 267 à 284, conduit l e lecteur au coeur des apories
kantiennes. Puis il conclut et il appelle une autre recherche sur "la
science de Rome" (295), c'est-à-dire un autre ouvrage qui
explorera le regard contemporain. Quand le Contemporain se hisse et
englobe son espace s ous le temps de l'histoire et proclame "un
nouvel empire" (294-295), son Empire, l'Histoire, ne rassemble-t-il
pas "au présent et, dans la présence", ne rend-t-il pas
"présente et visible l'unité"? Pourtant, une autre
conscien ce travaille les coeurs, celle "humble" "qui ne fait pas
acception des personnes et, invisible, ouvre l'espace invisible des
coeurs. À l'empereur de l'empire visible - sol invictus -
s'oppose et succède le vicaire de l'empire invisible - serv us
servorum Dei."
L'auteur a bien raison de laisser entendre qu'il laisse la
personne qui travaille son ouvrage tout à fait consciente que
la recherche se poursuit. Le moderne serait-il prisonnier de deux
puissances symboliques qui, en Occident, ont nom Jérusalem et
Athènes? La science des religions ne peut éluder le
politique au coeur du religieux. Elle aussi porte la
modernité. Elle vit au sein des tensions qui, suscitées
en elle et par el le, sont le fruit de la rencontre entre le
présent et ses ancêtres, de celle entre les "empires de
la vérité", et de celle qui réunissait les
frontières des océans. C'est reconnaître que
cette "science" explore aussi le politique, et par là la
volonté, et la valeur, et la pensée "des choses". Le
regard critique sur les symboliques peut se révéler
à lui-même. Ce livre est devenu un moment de cette
révélation. Il appartient aussi à la science des
religions.
Georges Tissot,
Université d'Ottawa