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Fedele, Anna et Kim E. Knibbe (dir.). 2013. Gender and Power in Contemporary Spirituality : Ethnographic Approaches. New York : Routledge, 238 p

 

 

Juin 2014  (date de mise en ligne)

 

Recension de :

Martin Lepage, Université du Québec à Montréal

 

 


Ce volume collectif, dirigé par les anthropologues Anna Fedele et Kim E. Knibbe, pallie le manque toujours flagrant d’analyses des notions de genre (féminin ou masculin) et de pouvoir au vu de données ethnographiques. Avec raison, les jeunes chercheurs, chercheures, anthropologues et ethnologues, se concentrent sur diverses traditions religieuses ou spirituelles provenant de pays moins souvent observés comme le Mexique, Israël, la France et les pays de l’Europe du Sud, entre autres. Mettant l’accent sur « la pratique ou l’expérience de l’efficacité d’une technique ou d’un être méta-empirique » (p. 8) plutôt que sur la croyance, cet ouvrage veut saisir la complexité des rapports entre pouvoir et genre au sein de spiritualités contemporaines. Plus précisément, les textes qui le composent cherchent à dévoiler, par le biais d’une approche ethnographique, comment certains processus de domination et d’exclusion y sont continuellement reproduits.

 

Un examen rapide des raisons qui poussent les pratiquants à distinguer religion et spiritualité – institution hiérarchique, autorité patriarcale, normes et dogmes sexistes – démontre sans conteste (p. 9) la présence d’une critique des rapports entre genre et pouvoir. De nombreuses études, dont celles de Paul Heelas, Paul Heelas et Linda Woodhead et Meredith McGuire utilisées par les auteurs, ont d’ailleurs démontré que les spiritualités alternatives « de la vie », de la Déesse, holistiques, Nouvel Âge ou néo-païennes, entre autres, permettaient aux pratiquants de se guérir des souffrances et des contradictions de l’existence imposées par l’héritage judéo-chrétien.

 

Toutefois, la recherche en sciences sociales a depuis longtemps révélé les liens discursifs, historiques et sociaux entre religion et spiritualité, comme le soulignent Fedele et Knibbe qui font appel aux ouvrages de Pamela Klassen, Talal Asad et Peter Van der Veer. Or, une étude de terrain pourrait ainsi confirmer que cette distinction opérée par les pratiquants ne serait donc pas aussi nette qu’ils l’affirment. Pour cette raison, les éditrices nous exhortent à éviter de prendre pour acquis ce qu’affirment les pratiquants par rapport à ces concepts et à observer leurs actions, leur témoignage s’inscrivant incontestablement dans leurs contextes socioculturels particuliers.

 

Tout comme la distinction religion/spiritualité, les rapports de genre et de pouvoir au sein des spiritualités contemporaines ne peuvent être réduits à un modèle de pouvoir simpliste et dualiste référant soit à la domination des femmes (et des minorités sexuelles) ou, alternativement, à leur auto-habilitation. Au vu de cette constatation, est-il possible que la conception égalitaire des genres et du pouvoir des spiritualités contemporaines soit en vérité aveuglée par une autodéfinition marquée du même processus de distanciation face à une conception dogmatique et discriminatoire qu’elles condamnent sans pourtant arriver à la surmonter? (p. 7) Les éditrices se demandent ainsi quels rôles adoptent le genre et le pouvoir au sein de groupes qui se réclament de l’égalité des genres et de l’absence de hiérarchie.

 

Fedele et Knibbe démontrent d’abord comment les spiritualités contemporaines revisitent les modèles associés aux genres masculin et féminin et ont réellement la capacité d’en offrir de nouveaux. Elles affirment toutefois que ces spiritualités reproduisent souvent les stéréotypes, malgré elles et par inversion, et peuvent même conduire à des abus discriminatoires. À ce sujet, le chapitre de Knibbe sur de soi-disant « sociétés spirituelles » aux Pays-Bas (pp. 179-194) est particulièrement éloquent et complémente habilement le propos des autres chapitres. De fait, il fait l’examen exhaustif des processus de domination et d’exclusion présents à l’intérieur d’un cadre où sont mises de l’avant la liberté de croyance et de pratique, de même que l’égalité entre hommes et femmes. Knibbe démontre que ces processus, d’origine individualiste ou clientéliste (p. 189), sont contrôlés, obscurcis ou intégrés par la résistance même que les pratiquants opposent à toute interprétation extérieure ou divergente de la nature et des effets de leurs discours.

 

Malgré ce constat, souscrivant à une anthropologie du spirituel comme l’autre de prédilection de la catégorie religieuse, les auteures reproduisent elles aussi ce phénomène d’inversion. De cette manière, elles légitimeraient paradoxalement, mais certainement pas inconsciemment, l’attitude qu’adoptent de nombreux pratiquants face au mouvement Nouvel Âge. En effet, ces derniers se distancent du mouvement, critiqué comme étant propre au narcissisme et au consumérisme contemporain. Les auteures choisissent ainsi de parler de spiritualité plutôt que de Nouvel Âge puisque leurs informateurs y perçoivent moins de connotations péjoratives. Toutefois, le Nouvel Âge, comme le concèdent clairement les éditrices (p. 8), réfèrerait moins à une réalité religieuse qu’à un phénomène culturel auquel les spiritualités contemporaines concourent bel et bien. Par choix, elles mettent de l’avant un discours dont elles connaissent la popularité auprès des pratiquants, malgré le fait qu’elles soient conscientes d’une réalité sous-jacente moins reluisante.

 

Néanmoins, les spiritualités contemporaines incluraient diverses pratiques et théories permettant de régler les problèmes d’injustice et d’inégalité liés au contexte socioculturel et économique, globalisé et urbain. Par l’entremise de réseaux globalisés et d’une créativité rituelle sans précédent, les pratiquants contemporains développeraient une approche réflexive consciente d’elle-même et de leur utilisation de théories académiques sociales, culturelles et psychologiques pour légitimer leur manière de voir le monde et leur créativité rituelle. Fedele et Knibbe comparent brillamment ce phénomène au développement de l’ésotérisme occidental, dont découlent les spiritualités contemporaines. Ancré simultanément dans la marginalisation et dans un savoir consciemment caché des autorités religieuses, l’ésotérisme constituerait avant tout un ensemble d’opérations discursives qui critiquent ou s’appuient, entre autres, sur l’étude académique de l’ésotérisme et de la religion (p. 5-6).

 

Pour conclure, ce recueil d’ethnographies propose une analyse et une réflexion sur les catégorisations normatives entourant la religion et les genres comme résultant d’un processus historique de dynamiques culturelles. Plus spécifiquement, il souligne l’importance de considérer l’interdépendance de l’émique et de l’étique, sans quoi on risque de nier la capacité des individus et groupes observés à saisir et à manier les concepts du discours académique qui, bon gré mal gré, en définit les termes.

 

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014\2014_p_AFedeleKKnibbe.htm