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Gotman, Anne. 2014. Ce que la religion fait aux gens. Sociologie des croyances intimes. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 289 p.

 

 

Juillet 2014  (date de mise en ligne)

 

Recension de

Pierre Lucier, Université du Québec à Montréal


C’est un ouvrage rafraîchissant que signe Anne Gotman. Loin des idées toutes faites, l’auteure se met à l’écoute de récits de vie de gens ordinaires, et elle le fait avec respect. Sans s’engager dans de longues discussions préalables sur quelque définition de la « religion », elle rapporte des conversations et des confidences, acceptant que s’y exprime une diversité apte à déjouer tous les chasseurs d’essences.

 

L’auteure se demande ce que la religion change ou produit dans la vie des gens : « ne pas préjuger de ce qu’est la religion pour les gens, mais préjuger qu’ils en ont une idée, tel est l’objectif (...) fixé pour cette série d’études de cas conduites à partir d’entretiens non-directifs » (p. 14). Cette « posture intersubjective » (p. 14) la guide dans son propos de saisir la religion « comme forme de vie pratique, sociale, intellectuelle » (p. 15), ciblant à cette fin des gens « dont, à quelques exceptions près, l’adhésion religieuse est discrète, au sens où ils ne se définissent pas par rapport à elle » (p. 18).  Préface et chapitre 1er campent ce propos résolument non réductionniste : mener l’enquête en reconnaissant que l’« histoire » que raconte le croyant « tient – plus ou moins bien, plus ou moins étroitement – avec le tout de sa vie, affective, familiale, professionnelle, sociale et intellectuelle » (p. 35). C’est une entreprise placée à l’enseigne du « raisonnement par analogie » (p. 36), un procédé herméneutique qui opère en « présupposant une analogie entre nos interlocuteurs et nous-même » (p. 36). 

 

Le corps de l’ouvrage est constitué de sept chapitres, dans lesquels sont présentés et commentés sept récits de fidèles de tradition juive ou catholique, parfois appariés ou mis en triade avec d’autres témoins afin de mieux faire ressortir les traits particuliers des profils explorés. On accompagnera ainsi Constance, la catholique depuis toujours dont la foi est essentiellement faite de piété filiale et de fidélité culturelle (ch. 2) ; Zacharie, l’activiste juif qui assume le judaïsme à la manière d’un héritage ancestral qui le construit dans son identité (ch. 3) ; Laudan, le catholique « croyant » qui trouve dans sa foi un socle où enraciner son « moi profond » et qui vit sa « confrontation personnelle avec Dieu » à travers un cheminement fait de réitérations successives (ch. 4) ; Élias, Raphaëlle et Myriam, les croyants juifs qui vivent leur religion « en famille et pour la famille », y trouvant un ciment qui  les ouvre aussi « à l’ensemble des coreligionnaires assimilés à une communauté de proches » (ch. 5) ; Demiane et Delhia, l’une catholique et mariée à un agnostique d’origine juive, l’autre juive, mariée à un protestant croyant et pratiquant, dont les mariages interreligieux révèlent « des stratégies religieuses et des politiques de croyance » (ch. 6) ; Games, le catholique « heureux et optimiste » – l’auteure l’associe à un pasteur «professionnel » –, dont « le parcours en éclipses fut émaillé de reconversions diverses» et pour qui, à travers la discipline ignacienne, la foi est devenue « la chose la plus importante de son existence » (ch. 7) ; Soma, la femme rabbin, une croyante convaincue et intense celle-là, qui a choisi « le meilleur métier pour vivre sa passion au quotidien » et dont la vocation au rabbinat constitue, en fait, une « philosophie de vie » pragmatiquement inscrite dans la cité (ch. 8).

 

Dans le 9e et dernier chapitre, l’auteure propose quelques considérations sur l’irréductible multiplicité des facettes de l’appartenance religieuse. La question était massive : « que signifie être juif ou chrétien indépendamment de toute activité religieuse,  de toute forme de croyance? » (p. 240). L’auteure y répond en retenant essentiellement la référence familiale comme point d’ancrage de l’identité religieuse, là où, à travers le quotidien des objets et des attitudes, « les gestuelles parentales sont au cœur des représentations premières des choses de la religion » (p. 247).  Là serait la source de la solidité des fidélités religieuses : « en changer implique de défaire et de se désimbriquer du noueux édifice de socialisations primaires et même secondaires mêlant allègrement les choses de la religion aux représentations parentales, familiales, amicales et scolaires » (p. 256). La religion est dès lors cette « forme de vie continuée, par-delà les vicissitudes de la foi en Dieu, par-delà même son absence » (p. 262).  Des expériences relatées, se dégagerait ainsi une trame de fond : la fidélité religieuse et sa capacité de motiver les « dépenses » à y consentir tiennent fondamentalement à l’attachement viscéral aux héritages familiaux les plus structurants de l’identité personnelle. Croyances et pratique seraient somme toute secondaires.

 

Pénétrante et éclairante, malgré qu’on y semble un peu pressé d’en finir, la conclusion de l’ouvrage coule de source : « les fidèles sont à la fois semblables et différents de ceux qui n’ont pas de commerce avec la religion » (p. 264).  En émerge une lecture d’ensemble qui pourrait tenir en quelques énoncés : 1) la « transmission intergénérationnelle » occupe une « place cardinale » dans la fidélité religieuse (p. 264) ; 2) les héritiers s’approprient leur héritage religieux en s’appuyant « sur la nature du legs qui leur a été transmis, la façon dont celui-ci leur a été inculqué, le contexte dans lequel il fut énoncé, la tonalité dans laquelle il s’est concrétisé » (p. 266) ; 3) le succès de la transmission aux enfants, même par des fidèles qui entretiennent avec la foi des rapports distendus, est possible «lorsque  la religion se conjugue (...) au quotidien et se mêle intimement à la vie de tous les jours, à l’intérieur et à l’extérieur de la sphère domestique » (p. 267) ; 4) l’engagement communautaire et social constituerait l’élément le plus marqué de la « dépense » religieuse, particulièrement en raison de son potentiel « chronophage » – « la fidélité prend du temps » (p. 270) ; 5) bien plus que les perspectives de la « transcendance », c’est « l’idée de participation » qui serait déterminante pour les croyants – participation « à la marche du monde », occupation de « la place qui peut et doit être la leur dans son évolution et sa progression » (p. 273). Les fidèles seraient-ils donc des « consommateurs »? « Chacun jugera », termine abruptement l’auteure (p. 279).

 

Chacun jugera aussi de l’apport de ce type d’étude à la compréhension de l’expérience religieuse, voire à l’élucidation de ce qu’est la religion.  Une douzaine de témoignages n’ébranleront pas les colonnes de l’académie. Mais il faut souligner d’emblée la richesse et la pertinence de ce travail intelligent et empathique, qui ne se prive pas de riches et abondantes références théoriques.   On ne sait évidemment pas ce que révélerait une telle enquête menée auprès de témoins plus « convaincus », ou même qui auraient « fait vœu de théologie » (p. 273). Ou encore auprès de croyants engagés dans des cheminements d’allure mystique, voire ascétique. Peut-être aussi de croyants issus d’autres traditions religieuses, voire recrutés en dehors du contexte français. Mais c’est déjà énorme de traiter concrètement du religieux comme le fait Anne Gotman, sans parti pris, sans volonté de démonstration. Il faut souhaiter que cette voie soit davantage fréquentée et explorée : elle est prometteuse.

 

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014\2014_p_AGotman.htm