Obadia, Lionel. 2013. La marchandisation de Dieu. L’économie religieuse. Paris : CNRS, 251 p.

 

Août 2014  (date de mise en ligne)  

Recension de :
Philippe Le Page, Université du Québec à Montréal

 

 


Ces dernières années, l’étude de l’économie s’est étendue à divers domaines de la vie quotidienne : l’économie de la culture, l’économie du crime, l’économie du sexe, l’économie de la guerre, etc. Le regard économique peut s’avérer heuristique lorsqu’il est utilisé pour comprendre les divers champs de l’activité humaine. Mais qu’en est-il de l’économie et de la religion ?

Lionel Obadia, professeur en anthropologie sociale et culturelle à l’université Lumière Lyon 2, brosse les contours et les lignes de réflexion de ce domaine de recherche émergent dans cet essai qui a pour ambition « de faire connaître au lecteur la complexité d’un champ avec ses auteurs, ses modèles, ses concepts, ses débats » (p. 235). Science multidisciplinaire, cette approche privilégie une lecture économique qu’Obadia définit comme « une démarche de compréhension et d’intelligibilité du religieux qui suppose d’en faire une lecture au prisme de l’économie scientifique et en particulier l’économie politique » (p. 56).

L’ouvrage se déploie en sept chapitres, en plus d’une introduction et d’une conclusion. Les deux premiers chapitres portent sur les rapports étroits qui existent entre religion et économie ainsi que sur l’émergence du champ de l’économie religieuse. Les chapitres suivants abordent les applications de l’économie religieuse (chap. 3), la réponse de la religion à l’économie (chap. 4), la mondialisation et le marché du religieux (chap. 5) et la métamorphose du sacré à l’aune de l’économie (chap. 6). Le dernier chapitre conclut avec une critique du champ de l’économie religieuse dans laquelle l’auteur souligne la possible instrumentalisation du religieux par l’économique.

Pour Obadia, cette lecture économique présuppose deux modèles d’analyse : la théorie du choix rationnel et la théorie du marché (de l’offre et de la demande). Tout en mentionnant de nombreux autres auteurs pionniers ayant analysé les relations entre religion et économie, tels Marx avec Le Capital (1867) et Weber avec L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905), Obadia attribut à Adam Smith le statut de précurseur avec son ouvrage La théorie des sentiments moraux (1759) (plutôt que son texte La richesse des nations [1776]). Les années 1970 voient l’émergence des premières recherches qui s’inscrivent dans le champ actuel de l’économie religieuse, alors que les années 1990 consacrent ce domaine d’étude en champ d’expertise à part entière. Selon Obadia, l’ensemble des recherches et des réflexions dans ce domaine se résume en quatre formules : l’économie et la religion, l’économie dans la religion, l’économie de la religion (ou économie religieuse) et l’économie comme religion (p. 235).

Cet ouvrage fait preuve, de ce fait, d’un certain éclectisme. En plus de présenter les théories de plusieurs auteurs ayant traité des rapports entre économie et religion (Weber, Bourdieu, Smith, Marx, Pascal, Iannacone, etc.), Obadia s’intéresse aussi au marketing religieux, à la mondialisation du religieux et au fonctionnement des religions à l’aune du marché. Les réflexions d’Obadia sur le bouddhisme et l’économie sont également dignes d’intérêt : il souligne le paradoxe d’une religion qui cherche à se détacher du monde tout en ayant un succès économique.

Obadia met en garde les chercheurs contre les dangers d’un réductionnisme : réduire la religion à un simple constat économique. De plus, il note que le vocabulaire économique est peu adéquat pour l’étude de la religion. Parfois, ce vocabulaire ne fait que remplacer un terme équivalent de l’étude de la religion. Par exemple, les termes importation, exportation et transport, concernant les modalités par lesquelles le bouddhisme parvient jusqu’en Occident, peuvent être remplacé par mission, migration et appropriation. Que gagne l’analyse avec ce changement de vocabulaire sinon une « coloration économiste » ? On assiste donc à une économisation de la religion ou à une religionisation de l’économie (p. 246). Il s’agit peut-être d’un changement radical de régime philosophique de l’histoire : après la sécularisation, l’économisation du religieux ?

L’essai d’Obadia est un excellent outil pour l’étude de la littérature du champ de l’économie religieuse. L’ouvrage propose une excellente synthèse de ce champ de recherche et est riche en références (on peut ici regretter l’absence d’une bibliographie générale en fin d’ouvrage). Néanmoins, les lecteurs non familiers avec le sujet trouveront l’ouvrage d’un abord difficile, car celui-ci se présente davantage comme une revue de littérature, dans laquelle il peut être complexe de suivre l’exposé de l’auteur : les idées sont éparpillées, la structure du texte manque en cohérence et le grand nombre de citations et de références alourdit davantage le texte qu’il ne l’éclaire. À travers ce format, la position d’Obadia est difficilement distinguable de celles des auteurs qu’il présente pourtant avec une grande rigueur.

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014/2014_p_Obadia.htm