Stéphane François. 2012 [2007]. Le néo-paganisme : une vision du monde en plein essor. Valence d’Albigeois : Éditions de La Hutte, 107 p.

 

Juin 2014  (date de mise en ligne)  

Recension de :
Nicolas Boissière, Université du Québec

 


Dans ce court essai remaniant une partie de sa thèse de doctorat, Stéphane François, historien et politologue français rattaché au C.N.R.S., s’intéresse à un phénomène encore peu étudié par la recherche francophone : le néo-paganisme. Reprenant les analyses de discours qu’il avait alors effectuées pour son enquête doctorale, le chercheur esquisse ici les contours de cette vaste mouvance s’articulant autour des sociétés préchrétiennes de l’Antiquité.

C’est à partir d’un double constat que l’ouvrage s’ouvre et se construit : tout en proposant une « vision du monde » cohérente et partagée par l’ensemble de ses pratiquants, le néo-paganisme se développe en des formes très diverses. Au cœur de la « pensée néo-païenne » (p. 16) se trouve en effet pour l’auteur un certain nombre de thèmes communs, s’enracinant non pas dans les systèmes religieux antiques mais dans des courants philosophiques modernes : sur le plan doctrinal, le néo-paganisme serait par exemple l’héritier de la vénération de la Nature et de la conception immanente du sacré propres au romantisme et au panthéisme ; ses pratiques rituelles seraient, elles, largement tributaires de courants ésotériques comme l’occultisme, le spiritisme et la franc-maçonnerie (chapitre 1). Politiquement, c’est une même unité qui caractérisent les discours néo-païens : refus de la globalisation néolibérale, critique de l’Occident promouvant l’individualisme et l’utilitarisme, « écologie profonde » (p. 89) refusant l’anthropocentrisme propre aux sociétés industrialisées (chapitre 5).

Néanmoins, si des mêmes motifs sous-tendent cette mouvance, François montre bien toute l’étendue de sa diversité et, par extension, toute sa complexité. Ainsi, trois types de néo-paganismes cristallisent en des formes différentes ce socle commun. Tout d’abord, l’auteur dégage un néo-paganisme « écolo-panthéiste » (p. 32), dont le courant le plus représentatif est la Wicca. Développée au début du 20ème siècle en Grande-Bretagne, cette branche numériquement la plus importante se présente comme une sacralisation, via des pratiques magiques, de la Nature, métaphorisée sous les traits d’une Grande Déesse et d’un Dieu cornu (chapitre 2). Si ce premier type est principalement religieux, le second présente surtout une forte dimension ethnique : pour l’illustrer, l’auteur s’appuie sur le paganisme nordique et le druidisme contemporain, deux mouvements tendant, par la restauration de leurs religions, à promouvoir une identité ethnique pour les descendants des anciens Scandinaves et Celtes (chapitre 3). Enfin, le chercheur met l’accent sur un troisième type, beaucoup plus diffus que les précédents : le néo-paganisme comme choix politique (chapitres 4 et 5). Mais, là encore, si les penseurs néo-païens partagent un même constat pour le moins critique quant aux sociétés occidentales, leurs réponses prennent des directions très différentes : par exemple, si face à « l’américanisation des mœurs » (p. 16) la majorité des néo-païens vont développer un « différentialisme culturel » visant à la protection des cultures, d’autres, comme les membres du courant de la Nouvelle Droite étudié par l’auteur pour sa thèse, prônent un racisme identitaire (p. 82-83).

Courte, claire et facilement compréhensible, la présentation de François a le grand mérite de familiariser ses lecteurs, en une centaine de pages à peine, avec un courant important des religiosités et des philosophies alternatives. Alors que beaucoup d’ouvrages se concentrent uniquement sur un aspect particulier du néo-paganisme (un type, une zone géographique ou une question transversale par exemple), le regard macroscopique adopté par l’auteur a en plus l’avantage d’embrasser l’ensemble de ses formes. L’originalité de cette étude, outre d’être la première à être disponible en français, réside toutefois dans son arrière-plan théorique : car, si l’immense majorité des chercheurs s’étant intéressés au néo-paganisme sont issus des sciences des religions, c’est en politologue que François décrit et analyse. Deux conséquences en découlent : d’abord, c’est un regard parfois très critique, contrastant avec les analyses religiologiques se voulant libres de tous positionnements, que l’auteur pose sur son objet ; surtout, l’emphase mis sur les discours politiques, tout en contribuant à sa meilleure connaissance, jette un regard véritablement nouveau sur cette mouvance, questionnée jusqu’alors dans une perspective uniquement religieuse.

Comme l’auteur le mentionne à juste titre, si le néo-paganisme a déjà été largement investi par la recherche anglo-saxonne et nord-américaine, au point d’en être un domaine de savoir récent mais déjà fécond, très peu d’études sont disponibles dans le monde francophone : tout en se référant à quelques-uns des ouvrages de références de ces Pagan Studies (comme Hutton, 1999 ou Davy, 2007), les chercheurs francophones intéressés à l’approfondissement des connaissances sur le néo-paganisme trouveront, avec le livre de François, une bonne porte d’entrée.

 

Références

Hutton, Ronald. 1999. The Triumph of the Moon. A History of Modern Pagan Witchcraft. Oxford : Oxford University Press.

Davy, Barbara J. 2007. Introduction to Pagan Studies. Lanham : Altamira Press.

 

Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014/2014_p_SFrancois.htm