|
Juin 2014 (date de mise en ligne) Recension
de : Dans
ce court essai remaniant une partie de sa thèse de doctorat, Stéphane
François, historien et politologue français rattaché au C.N.R.S., s’intéresse
à un phénomène encore peu étudié par la recherche francophone : le néo-paganisme. Reprenant les analyses de discours qu’il
avait alors effectuées pour son enquête doctorale, le chercheur esquisse ici
les contours de cette vaste mouvance s’articulant autour des sociétés
préchrétiennes de l’Antiquité. C’est
à partir d’un double constat que l’ouvrage s’ouvre et se construit :
tout en proposant une « vision du monde » cohérente et partagée par
l’ensemble de ses pratiquants, le néo-paganisme se
développe en des formes très diverses. Au cœur de la « pensée
néo-païenne » (p. 16) se trouve en effet pour l’auteur un certain
nombre de thèmes communs, s’enracinant non pas dans les systèmes religieux
antiques mais dans des courants philosophiques modernes : sur le plan
doctrinal, le néo-paganisme serait par exemple
l’héritier de la vénération de la Nature et de la conception immanente du
sacré propres au romantisme et au panthéisme ; ses pratiques rituelles
seraient, elles, largement tributaires de courants ésotériques comme
l’occultisme, le spiritisme et la franc-maçonnerie (chapitre 1).
Politiquement, c’est une même unité qui caractérisent
les discours néo-païens : refus de la globalisation néolibérale,
critique de l’Occident promouvant l’individualisme et l’utilitarisme,
« écologie profonde » (p. 89) refusant l’anthropocentrisme propre
aux sociétés industrialisées (chapitre 5). Néanmoins,
si des mêmes motifs sous-tendent cette mouvance, François montre bien toute
l’étendue de sa diversité et, par extension, toute sa complexité. Ainsi,
trois types de néo-paganismes cristallisent en des formes différentes ce
socle commun. Tout d’abord, l’auteur dégage un néo-paganisme
« écolo-panthéiste » (p. 32), dont le courant le plus représentatif
est la Wicca. Développée au début du 20ème
siècle en Grande-Bretagne, cette branche numériquement la plus importante se
présente comme une sacralisation, via des pratiques magiques, de la Nature,
métaphorisée sous les traits d’une Grande Déesse et d’un Dieu cornu (chapitre
2). Si ce premier type est principalement religieux, le second présente
surtout une forte dimension ethnique : pour l’illustrer, l’auteur s’appuie
sur le paganisme nordique et le druidisme contemporain, deux mouvements
tendant, par la restauration de leurs religions, à promouvoir une identité
ethnique pour les descendants des anciens Scandinaves et Celtes (chapitre 3).
Enfin, le chercheur met l’accent sur un troisième type, beaucoup plus diffus
que les précédents : le néo-paganisme comme choix
politique (chapitres 4 et 5). Mais, là encore, si les penseurs néo-païens
partagent un même constat pour le moins critique quant aux sociétés
occidentales, leurs réponses prennent des directions très différentes :
par exemple, si face à « l’américanisation des mœurs » (p. 16) la
majorité des néo-païens vont développer un « différentialisme
culturel » visant à la protection des cultures, d’autres, comme les
membres du courant de la Nouvelle Droite étudié par l’auteur pour sa thèse,
prônent un racisme identitaire (p. 82-83). Courte,
claire et facilement compréhensible, la présentation de François a le grand
mérite de familiariser ses lecteurs, en une centaine de pages à peine, avec
un courant important des religiosités et des philosophies alternatives. Alors
que beaucoup d’ouvrages se concentrent uniquement sur un aspect particulier
du néo-paganisme (un type, une zone géographique ou
une question transversale par exemple), le regard macroscopique adopté par
l’auteur a en plus l’avantage d’embrasser l’ensemble de ses formes.
L’originalité de cette étude, outre d’être la première à être disponible en
français, réside toutefois dans son arrière-plan théorique : car, si
l’immense majorité des chercheurs s’étant intéressés au néo-paganisme
sont issus des sciences des religions, c’est en politologue que François
décrit et analyse. Deux conséquences en découlent : d’abord, c’est un
regard parfois très critique, contrastant avec les analyses religiologiques
se voulant libres de tous positionnements, que l’auteur pose sur son
objet ; surtout, l’emphase mis sur les discours politiques, tout en
contribuant à sa meilleure connaissance, jette un regard véritablement
nouveau sur cette mouvance, questionnée jusqu’alors dans une perspective
uniquement religieuse. Comme
l’auteur le mentionne à juste titre, si le néo-paganisme
a déjà été largement investi par la recherche anglo-saxonne et
nord-américaine, au point d’en être un domaine de savoir récent mais déjà
fécond, très peu d’études sont disponibles dans le monde francophone :
tout en se référant à quelques-uns des ouvrages de références de ces Pagan Studies (comme
Hutton, 1999 ou Davy, 2007), les chercheurs francophones intéressés
à l’approfondissement des connaissances sur le néo-paganisme
trouveront, avec le livre de François, une bonne porte d’entrée. Références Hutton, Ronald. 1999. The Triumph of the Moon. A History of Modern Pagan Witchcraft. Oxford : Oxford University Press. Davy, Barbara J. 2007. Introduction to Pagan Studies. Lanham :
Altamira Press. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014/2014_p_SFrancois.htm
|