2014_p_WHanegraaffHanegraaff, Wouter J. 2013. Western Esotericism : A Guide for the Perplexed. New York : Bloomsbury, 224 p.

 

Juin 2014 (date de mise en ligne)  

Recension de :
Martin Lepage, Université du Québec

 


Dans Western Esotericism, Wouter J. Hanegraaff s’intéresse sans détour aux binarités conceptuelles normatives qui font de l’ésotérisme occidental un objet d’étude toujours aussi polémique :

« Somehow it does not really look like “religion” as commonly understood, but it does not appear to be a form of “philosophy” either, nor would it be accepted as “science” today. Nevertheless it participates in all these fields, as well as in the arts, and yet it cannot be reduced to either of them and has been seriously neglected by all » (p. 1-2).

L’objectif de Hanegraaff, professeur d’histoire de la philosophie hermétique à l’Université d’Amsterdam, est, avant tout, de changer la perspective du lecteur, étudiant ou enseignant, des visions du monde, pratiques et modes de connaissance jugés ésotériques dont l’historicité, la complexité et la transdisciplinarité demeurent mal comprises. L’étude de l’ésotérisme occidental, objet à la fois orphelin et globalisé et, pourtant, encore négligé par la recherche académique, aurait, selon Hanegraaff, le potentiel d’offrir un nouvel éclairage sur les savoirs de la culture occidentale.

Suite aux premières théorisations de l’influent historien français Antoine Faivre dans les années 1990, les tentatives pour définir l’ésotérisme occidental se sont multipliées (p.3). Hanegraaff distingue trois modèles qui en prédéterminent les conceptualisations habituelles : l’ésotérisme comme enchantement ayant connu son apogée au début de la période moderne ; comme aspect intégrant et manifestation de la culture populaire moderne ; et comme source de savoir secret interne et universelle à toutes les religions, analogue à une prisca theologia ou à une philosophia perennis (p. 50).

Cependant, ces modèles posent problème. D’abord, même si le premier d’entre eux reconnaît que l’ésotérisme a survécu après la période des Lumières, ce dernier s’inscrit fondamentalement à l’encontre du projet moderne et de la Raison. Il rend ainsi mal compte de l’ésotérisme moderne et contemporain, car il les considère comme des formes dérivées du modèle pré-Lumières. De ce fait, les deux derniers modèles dénotent un manque flagrant de perspective historique. De même,  l’ésotérisme occidental, érigé à l’encontre de la culture judéo-chrétienne dominante, a fortement tendance à brouiller les limites entre fiction et réalité. Enfin, il ne connote souvent, au sein des discours populaires ou académiques contemporains, que des associations péjoratives au Nouvel Âge et à l’occulte, catégories elles-mêmes problématiques.

Hanegraaff reconnaît dans cette impasse l’influence marginalisante encore latente de la rationalité des Lumières, lorsque les sciences et les catégories religieuses, telles qu’on les connaît aujourd’hui, ont été constituées. Ce processus d’exclusion, causé par un besoin élitiste moderne d’identité et, par le fait même, d’altérité, est celui qui s’est opéré pendant des siècles de débats et négociations apologétiques et polémiques entourant la science, la religion et la Raison. À cet effet, la petite histoire qu’Hanegraaff fait des différents mouvements d’idées ayant affirmé connaître l’essence de l’ésotérisme occidental – qu’il complémentera, en conclusion, par la recension des diverses sources historiques et ressources contemporaines permettant de mieux comprendre l’ésotérisme occidental – est des plus révélatrices. De manière concise mais adroite, l’auteur démontre que ce processus, en déclarant que certains entendements du monde et épistémologies dérogeaient de la norme religieuse ou intellectuelle, a déterminé les interprétations qui étaient acceptables ou non.

En conséquence, Hanegraaff précise qu’il préfère éviter toute conceptualisation entourant la magie, en raison de la trop grande tradition intellectuelle qui en complique la compréhension. S’il consent à dire que la magie est omniprésente au sein des visions du monde ésotériques, il considère que la constante opposition entre magie, religion et science ne révèle pas efficacement la complexité de la rencontre entre religion et ésotérisme dans la culture occidentale contemporaine. Il en va de même lorsqu’il précise que son utilisation du terme « occidental » ne suppose en rien une opposition partisane intrinsèque à un ésotérisme « oriental » ou encore aux mysticismes juif ou islamique. L’auteur reconnaît la nécessité de tenir compte de ces traditions dans l’étude des religions en Europe pour comprendre l’ésotérisme. Cependant, dans le cadre de son guide, pour des raisons linguistiques et historiographiques, il préfère se restreindre à l’ésotérisme qui, dès le XVIIIe siècle, s’est défini de façon polémique et apologétique par rapport aux traditions païennes de l’Antiquité tardive. De même, le caractère secret ou caché auquel réfère l’ésotérisme diffère grandement dans les trois traditions religieuses abrahamiques. Aussi, en raison de la capacité effrayante de l’historiographie à démontrer les incohérences des dogmatismes religieux (p. 120), il est nullement nécessaire à l’étude des religions ou de l’ésotérisme de chercher à révéler ce secret.

Finalement, Hanegraaff considère que les savoirs ésotériques exclus des discours intellectuels et religieux modernes ont joué un plus grand rôle dans l’histoire de la culture occidentale que celui que la recherche ne leur a reconnu. De fait, son guide se démarque surtout par son exploration de la pratique de l’ésotérisme. Plutôt que de miser sur l’histoire des idées, l’auteur démontre l’importance de l’ésotérisme occidental à travers huit types de pratiques ésotériques relevant des fondements de la religion. De surcroit, il expose brillamment le potentiel de l’application de l’ésotérisme occidental à la majorité des disciplines en sciences humaines et à certaines sciences sociales. Il pousse aussi sa critique en faisant l’examen des différences et des discontinuités qui incombent à l’ésotérisme occidental contemporain devant les conséquences de la modernisation sur la tradition ésotérique en général. Il s’intéresse, entre autres, aux transformations reliées à l’émergence du « marché religieux ». En somme, ce Guide for the Perplexed  d’Hanegraaff offre un portrait juste et efficace de l’ésotérisme occidental en ouvrant des possibilités pour en saisir plus adéquatement les manifestations contemporaines et à venir.

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2014\2014_p_WHaegraaff.htm