BVernier

Bernard VERNIER. 2013. Tu veux qu’on sorte ensemble? La transformation des formes de flirt dans six villages musulmans de Grèce. Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 414 p.

 

octobre 2015  (date de mise en ligne)  

recension de
Margarita Mavromichalis, Université du Québec à Montréal


Bernard Vernier, professeur d’ethnologie à l'Université Lyon 2, présente dans cette œuvre sa recherche sur le flirt entre les jeunes musulmans de certains villages du nord de la Grèce. Au cours des années 1966-1967, il visita les villages pour la première fois dans le but de réaliser une étude doctorale sous la direction de Pierre Bourdieu. Lors de ce premier terrain, il  observa que la vie des femmes musulmanes se limitait à l'espace privé, n’étant pas autorisées à être présentes dans les mêmes lieux que les hommes, ni même à se déplacer en public avec eux. Le port du foulard et du feredjé (robe-manteau de couleur noir) laissait découvert seulement la partie centrale du visage et les mains des femmes, indiquant symboliquement la distance que devait garder les deux sexes entre eux.

Pendant ses visites en 1997, 2008 et 2010, l’auteur fut très impressionné par la présence fréquente des femmes dans la vie publique des villages et par la modernisation de leur habit, signifiant, selon lui, la rupture de cette distance. Cette rupture a été exprimée par le progrès des relations entre les deux sexes et surtout, par la présence du flirt entre les jeunes musulmans. Vernier s’intéresse plus particulièrement à ces rencontres, recherchant « les formes structurales qu’ils [les flirts] prennent, la façon dont elles sont vécues, leurs enjeux et pouvoir restituer leur place dans l’histoire amoureuse et matrimoniale des individus » (p.376). Pour ce faire, il applique la méthode de l’ethnographie comparative et historique qu’il considère comme la plus appropriée pour effectuer sa recherche. Son objectif méthodologique est ainsi « de montrer qu’on peut user des études d’ethnographie comparative et historique comme d’un véritable dispositif scientifique.» (p. 376).

Dans la première partie du livre, Vernier présente ses observations de six villages situés au nord de la ville de Xanthi à des dates différentes, la première en 1997, puis en 2008 et 2010, pour ensuite procéder à une comparaison entre eux. Il fait des descriptions détaillées de la distribution, mais aussi de l'organisation spatiale de chaque village comme les routes, les maisons, les cafés, les boutiques et les bazars pour fournir les contextes dans lesquels se déroulent les rencontres de jeunes (la volta). Lors de la réunion, l’auteur observe les habits des femmes musulmanes, les comportements des filles et des garçons, leurs âges, leurs gestes, la façon dont ils forment des groupes, les heures de la réunion dans chaque village et la présence ou non de musique.

Dans la deuxième partie, Vernier choisit de présenter des histoires d’amour personnelles telles que décrites par les jeunes. Ces récits fournissent des informations utiles qui complètent les résultats des observations présentées dans la première partie de son travail. Plus spécifiquement, il présente les points communs des récits d’amour comme le genre qui fait généralement le premier pas, les différentes méthodes d’approche de l’autre sexe (la parole, le message ou le cadeau, le mobile), les droits des fiancés, le rôle des parents dans les mariages des jeunes, le choix entre la réputation ou la liberté de la part des filles. De plus, l’observation méthodique que l’auteur a appliqué aux graffitis dans un abribus est très intéressante. Ils déclareraient, selon lui, l'amour entre les jeunes en public.

Vernier identifie de manière judicieuse plusieurs des facteurs historiques importants qui influencèrent les structures traditionnelles de la société musulmane de ces villages, tels que : le changement de la situation politique en Grèce; l'amélioration des communications par l'utilisation généralisée des cellulaires et d’Internet; l'utilisation de véhicules; la recherche d'emploi par la population masculine musulmane dans les autres villes et pays, mais aussi par la mondialisation. L’auteur démontre donc de manière pertinente, détaillée et fort convaincante qu’au cours de ces changements dynamiques, les relations traditionnelles entre les genres ont évolué en développant  différentes façons de flirter qui ne peuvent être comprises et interprétées de manière adéquate que si nous avons l'image de l'évolution de la société musulmane.

Par l’application de l'ethnographie comparative et historique, l’auteur parvient à capturer la réalité de la société musulmane des six villages étudiés à différentes périodes chronologiques. Il parvient aussi à montrer, à travers cette recherche, l'originalité de sa méthodologie : d’abord, en utilisant l'ethnographie historique, il étudie un phénomène depuis ses origines, c’est-à-dire depuis l’apparition du flirt dans les villages musulmans dans le nord de la Grèce. Ensuite, dans la mesure où chaque village a ses propres règles et normes de conduite, il réussit par l'ethnographie comparative à étudier six formes structurales différentes de flirt qui correspondent à chacun des six villages étudiés.

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_BVernier.htm