CSiguret

 

Catherine SIGURET. 2014. La Bible en 200 questions-réponses. Paris: Albin Michel, 240 p.

 

octobre 2015  (date de mise en ligne)  

recension de
Marc-Antoine Fournelle, Université du Québec à Montréal

 


Catherine Siguret, journaliste et chroniqueuse, n’est pas méconnue du monde médiatique français. Comptant plusieurs livres à son actif et ayant touché à plusieurs genres littéraires dont le roman, l’essai et la biographie, elle nous offre ici un petit livre tout en couleur, dans la lignée des abrégés de type digest.

À côté d’un Moïse rose monochrome très pop’art, la mention «se cultiver en s’amusant» sur la page couverture annonce le caractère grand public de l’ouvrage. Avant d’aborder les questions proprement dites, il est signalé au lecteur qu’il peut jouer avec le livre, « en famille ou entre amis, de 7 à 77 ans. » (p. 9). L’auteure précise en préambule l’objet du livre : «…la partie de la Bible que les chrétiens appellent «Ancient Testament» et les juifs «Tanakh » (p. 11) et donne la source des références : la traduction de Zadoc Kahn, publié en 1994 aux éditions Sinaï. L’ouvrage n’est pas divisé en grands thèmes ni organisé d’après une typologie des questions. Sans chapitre, il suit l’ordre de compilation des textes (Isaac vient après Abraham, Abraham après Noé, etc.)

La première question porte sur le nom des cinq livres du Pentateuque. On récolte un point par bonne réponse (un point supplémentaire si l’on procède à une énumération bien ordonnée). La seconde question : « Quel nom porte chacun des cinq premiers livres dans le judaïsme? » peut étonner. Qui peut se vanter de savoir qu’après Béréshit et Chemot viennent Vayikra, Bamidbar et Devarim? On comprend mal pourquoi les noms hébreux n’ont pas été simplement intégrés aux éléments de réponse de la première question. Semblablement, on demande à la question 91 de recenser les différents noms de Dieu et à la question 147 de citer «ceux qu’on appelle les douze petits prophètes». On peut alors à bon droit se demander si l’opuscule n’aurait pas été conçu comme aide-mémoire pour des élèves de yeshivot. 

Dans l’ensemble, l’auteure donne beaucoup d’informations et parvient plus d’une fois à rendre ses réponses didactiques. Par exemple, à propos du décalogue (p. 69), elle précise bien la distinction entre les «dix paroles» et les 613 mitsvot, en plus d’expliciter la nuance entre les termes shamor (souviens-toi) et zakhor (observe) qui ouvrent respectivement dans l’Exode et le Deutéronome les passages où Moïse déclame devant son peuple les termes de l’alliance.

Au sujet du «premier homme» (p. 6), elle fait œuvre d’exégète. Revenant sur l’équivoque du terme tsèla֙, traditionnellement traduit par côte, mais qu’il serait plus juste de traduire par côté, elle opte pour la thèse de la connaturalité et donc pour le mythe de l’androgyne, allant à l’encontre des idées reçues. Elle ne pousse toutefois pas beaucoup plus loin l’examen philologique. Par exemple, lorsqu’est abordée la fuite d’Égypte (p. 65), il est fait mention de «la mer», là où les mots hébreux yam suf  (littéralement eau de roseaux) laissent présumer une fuite à travers les marécages. Quant aux développements entourant la péricope du Déluge (p. 24), il aurait sans doute été heureux d’y voir exposer quelques éléments de comparaison entre le texte de la Genèse (7, 1-8,22) et certains récits de déluge antérieurs (les épopées d’Atrahasis et de Gilgamesh, entre autres). Or, il n’en est pas même fait mention. Peut-être cela s’explique-t-il par le souci qu’a l’auteure de bien circonscrire le texte autour du seul Tanakh? Mais alors,  comment expliquer le portrait historique du mur des Lamentations (p.191) ?

En réponse à la 134e question, portant sur les sept cents femmes du roi Salomon, on est étonné de lire que: « Les chiffres de la Bible ne sont pas d’une scientificité absolue » et que « c’est l’image qui compte ».  Dans la mesure où Siguret ait pu considérer que cela n’allait pas de soi pour le lecteur, il aurait été judicieux de placer ce commentaire, sinon en introduction, du moins plus tôt dans l’ouvrage - à la question 23, par exemple, traitant du vieux Mathusalem. 

Plus étonnante encore est la brève incursion du discours idéologique au beau milieu de l’ouvrage. À l’épineuse question « Que recommande Dieu vis-à-vis du non-Hébreu? » (p. 97) l’auteur, s’appuyant sur un passage du Deutéronome  (10, 19), répond simplement que Dieu recommande au fidèle d’aimer l’étranger, tout en spécifiant au passage que «Cette prescription morale à titre individuel n’empêche pas les épisodes sanglants en cas de guerre, pour défendre des valeurs (la liberté notamment…) ». Il semble que Siguret manque ici l’occasion de nuancer ces épisodes sanglants par la mise en lumière des contextes de rédactions (auteurs, époques, mentalités), au lieu de quoi elle les balaie sous le tapis en usant d’une rhétorique politicienne, faisant des Hébreux les garants de la liberté antique, ce que contredit la Bible elle-même (cf. Dt 20, 10-19; Jos 8, 1-29).

Somme toute, l’ouvrage est inégal malgré ses passages instructifs et quelques étymologies intéressantes. L’auteure semble peu sûre de la perspective générale à adopter dans son élaboration et cela est particulièrement manifeste dans ses prétentions ludiques. Si pour l’amateur d’histoire et de mythologie les noms de Remus et Romulus peuvent prêter à sourire lorsqu’associés aux deux premiers fils d’Adam et Ève (p. 20), il n’en va pas de même pour tous. Et c’est sans doute pour satisfaire à l’entreprise humoristique annoncée en frontispice que l’auteur est amené à semer çà et là dans ses choix de réponse  quelques variétés de calambours hasardeux, mais «disponibles». On en ressort avec l’impression que le pari n’a pas été tenu in extenso.

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_CSiguret.htm