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Charles Stépanoff. 2014. Chamanisme, rituel et cognition chez les Touvas de Sibérie du Sud. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 416 p.

 

août 2015  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Geneviève Pigeon, Université du Québec à Montréal

 


Charles Stépanoff, docteur en ethnologie et maître de conférences à la Chaire des Religions de l’Asie septentrionale et de l’Arctique de l’École pratique des hautes études (EPHE) et membre du Laboratoire d’anthropologie sociale, offre avec ce remarquable livre un portrait fascinant du chamanisme des Touvas, le groupe le plus nombreux des Turcs de Sibérie méridionale. En mettant à profit cinq études de terrain réalisées en république de Touva entre 2002 et 2008, pour une durée totale de plus de seize mois, l’auteur parvient à camper avec habileté son sujet dans un contexte socio-historique post-soviétique complexe. Il s’attache ainsi à démontrer comment les chamanes touvas naissent chamanes et ne le deviennent pas. En décrivant et en analysant les « biographies, légendes, interactions rituelles, attitudes et stratégies des chamanes et profanes dans la vie quotidienne » (p. 17), Stépanoff dresse le portrait d’une stabilité des conceptions concernant les chamanes, stabilité qu’il attribue à un mode de compréhension particulier, l’essentialisme.

L’imposante démonstration de Stépanoff s’appuie sur un développement bien structuré, qui prend en considération les différents attributs et comportements des chamanes tels qu’il a pu les observer. Ainsi, un premier chapitre consacré aux associations chamaniques témoigne des enjeux contemporains qu’implique la pratique du chamanisme. Profondément individuel, entièrement intuitif, le chamanisme touva s’intègre difficilement dans une structure associative ; et Stépanoff souligne bien que « Si donc des relations stables unissent les associations chamaniques, ce ne sont pas celles de l’intégration institutionnelle mais celles du conflit et de la violence » (p. 54). Or, si ces tensions et ces rivalités étonnent et rebutent les étrangers, elles semblent conforter les Touvas dans leur compréhension des qualités d’un chamane : originalité individuelle, tendance au conflit, puissance mal contenue, etc.

Violents, puissants, intuitifs, mobiles, volatiles, les chamanes se reconnaissent rétroactivement par plusieurs signes qui ne trompent pas : une enfance particulière, un état physique maladif, une crise révélatrice et l’acceptation, par le chamane, de sa nature singulière. Si la révélation de ses capacités surnaturelles peut ébranler le futur chamane, ce n’est que par sa compréhension de sa propre nature qu’il parviendra à transcender ses problèmes. La preuve définitive de la nature du chamane est établie par son lignage, dans lequel figure sans aucun doute au moins un ancêtre chamane. Ainsi, le chamane sera celui qui possède des ancêtres chamanes, qui a quelque chose « à l’intérieur » qui le distingue et lui permet de faire preuve de capacités perceptives inhabituelles (p. 111).

Ce quelque chose « à l’intérieur » est inscrit dans le corps même du chamane, sous la forme d’une ossature singulière, d’un défaut physique qui confirme le corps comme lieu de passage entre le monde des esprits et celui des hommes : les os « sont le siège de la qualité chamanique ». Os supplémentaire, squelette blanc ou pur sont autant d’indices qu’utilisent les esprits pour s’assurer de la singularité anatomique du chamane : « c’est donc que cette anomalie anatomique est une condition nécessaire à l’établissement d’une relation durable avec les esprits chamaniques » (p. 173). Cette condition s’inscrit donc à l’opposé de l’interprétation de Mircea Eliade, qui comprenait la crise chamanique comme une « maladie-initiation ». Si l’essentialisme demeure un principe difficile à circonscrire, Stépanoff démontre ici, hors de tout doute, que la crise est un révélateur d’un état inné, d’une capacité particulière inscrite dans le corps qui ne saurait, en aucun cas, apparaître suite à un apprentissage ou une révélation. La crise et la vision qui s’en suit n’ont pour fonction que de confirmer la présence d’un os surnuméraire, d’un corps doué de propriétés qui distinguent le chamane des gens ordinaires. C’est ensuite grâce à l’acquisition des accessoires rituels, que sont le tambour (associé au répertoire équestre, il doit être dressé et apprivoisé pour être considéré comme un compagnon) et le costume, que l’individu peut accéder au statut social de chamane.

Extrêmement riche d’exemples et d’images d’archives, ce magnifique livre de Charles Stépanoff explore avec rigueur et générosité un sujet captivant. Il parvient à rendre avec acuité la complexité des enjeux relationnels du chamanisme et l’individualisme nécessaire à sa fonction sociale. Le chamane, irremplaçable dans sa capacité à prendre en charge les rituels, s’impose dans un schéma triadique que l’auteur explicite avec éloquence : un corps ouvert, un corps fermé et un agent surnaturel. Chamanisme, rituel et cognition chez les Touvas de Sibérie du Sud s’impose comme une lecture essentielle et une contribution remarquable à la compréhension du phénomène du chamanisme sibérien.

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_CStepanoff.htm