Charles
Stépanoff, docteur en ethnologie et maître de conférences
à la Chaire des Religions de l’Asie septentrionale et de l’Arctique de
l’École pratique des hautes études (EPHE) et membre du Laboratoire
d’anthropologie sociale, offre avec ce remarquable livre un portrait
fascinant du chamanisme des Touvas, le groupe le
plus nombreux des Turcs de Sibérie méridionale. En mettant à profit cinq
études de terrain réalisées en république de Touva entre 2002 et 2008, pour
une durée totale de plus de seize mois, l’auteur parvient à camper avec
habileté son sujet dans un contexte socio-historique post-soviétique
complexe. Il s’attache ainsi à démontrer comment les chamanes touvas naissent chamanes et ne le deviennent
pas. En décrivant et en analysant les « biographies, légendes,
interactions rituelles, attitudes et stratégies des chamanes et profanes dans
la vie quotidienne » (p. 17), Stépanoff dresse
le portrait d’une stabilité des conceptions concernant les chamanes,
stabilité qu’il attribue à un mode de compréhension particulier,
l’essentialisme. L’imposante
démonstration de Stépanoff s’appuie sur un
développement bien structuré, qui prend en considération les différents
attributs et comportements des chamanes tels qu’il a pu les observer. Ainsi,
un premier chapitre consacré aux associations chamaniques témoigne des enjeux
contemporains qu’implique la pratique du chamanisme. Profondément individuel,
entièrement intuitif, le chamanisme touva s’intègre
difficilement dans une structure associative ; et Stépanoff
souligne bien que « Si donc des relations stables unissent les
associations chamaniques, ce ne sont pas celles de l’intégration
institutionnelle mais celles du conflit et de la violence » (p. 54). Or,
si ces tensions et ces rivalités étonnent et rebutent les étrangers, elles
semblent conforter les Touvas dans leur compréhension
des qualités d’un chamane : originalité individuelle, tendance au
conflit, puissance mal contenue, etc. Violents,
puissants, intuitifs, mobiles, volatiles, les chamanes se reconnaissent
rétroactivement par plusieurs signes qui ne trompent pas : une enfance
particulière, un état physique maladif, une crise révélatrice et
l’acceptation, par le chamane, de sa nature singulière. Si la révélation de
ses capacités surnaturelles peut ébranler le futur chamane, ce n’est que par
sa compréhension de sa propre nature qu’il parviendra à transcender ses
problèmes. La preuve définitive de la nature du chamane est établie par son
lignage, dans lequel figure sans aucun doute au moins un ancêtre chamane.
Ainsi, le chamane sera celui qui possède des ancêtres chamanes, qui a quelque
chose « à l’intérieur » qui le distingue et lui permet de faire
preuve de capacités perceptives inhabituelles (p. 111). Ce
quelque chose « à l’intérieur » est inscrit dans le corps même du
chamane, sous la forme d’une ossature singulière, d’un défaut physique qui
confirme le corps comme lieu de passage entre le monde des esprits et celui
des hommes : les os « sont le siège de la qualité
chamanique ». Os supplémentaire, squelette blanc ou pur sont autant
d’indices qu’utilisent les esprits pour s’assurer de la singularité
anatomique du chamane : « c’est donc que cette anomalie anatomique
est une condition nécessaire à l’établissement d’une relation durable avec
les esprits chamaniques » (p. 173). Cette condition s’inscrit donc à
l’opposé de l’interprétation de Mircea Eliade, qui comprenait la crise
chamanique comme une « maladie-initiation ». Si l’essentialisme
demeure un principe difficile à circonscrire, Stépanoff
démontre ici, hors de tout doute, que la crise est un révélateur d’un état
inné, d’une capacité particulière inscrite dans le corps qui ne saurait, en
aucun cas, apparaître suite à un apprentissage ou une révélation. La crise et
la vision qui s’en suit n’ont pour fonction que de confirmer la présence d’un
os surnuméraire, d’un corps doué de propriétés qui distinguent le chamane des
gens ordinaires. C’est ensuite grâce à l’acquisition des accessoires rituels,
que sont le tambour (associé au répertoire équestre, il doit être dressé
et apprivoisé pour être considéré comme un compagnon) et le costume,
que l’individu peut accéder au statut social de chamane. Extrêmement
riche d’exemples et d’images d’archives, ce magnifique livre de Charles Stépanoff explore avec rigueur et générosité un sujet
captivant. Il parvient à rendre avec acuité la complexité des enjeux
relationnels du chamanisme et l’individualisme nécessaire à sa fonction
sociale. Le chamane, irremplaçable dans sa capacité à prendre en charge les
rituels, s’impose dans un schéma triadique que l’auteur explicite avec
éloquence : un corps ouvert, un corps fermé et un agent surnaturel. Chamanisme,
rituel et cognition chez les Touvas de Sibérie du
Sud s’impose comme une lecture essentielle et une contribution
remarquable à la compréhension du phénomène du chamanisme sibérien. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_CStepanoff.htm |