Mariya Lesiv. 2013. The Return of Ancestral Gods : Modern Ukrainian Paganism as an Alternative for a Nation. Montréal / Kingston : McGill-Queen’s University Press, 244 p.

 

août 2015  (date de mise en ligne)  

recension de
Geneviève Pigeon, Université du Québec à Montréal

 


Réalisée dans le cadre d’une thèse de doctorat en folklore, la recherche dont Mariya Lesiv rend compte dans cet ouvrage aborde un sujet passionnant et complexe. Elle-même d’origine ukrainienne et membre de la diaspora canadienne, l’auteure a pu mettre à profit sa connaissance intime de la langue et de l’histoire récente du pays pour s’intéresser à l’émergence d’un paganisme nationaliste. Le livre s’ouvre sur un certain nombre de définitions qui, si elles ont le mérite de permettre une compréhension plutôt aisée de la suite de la recherche, témoignent également de ses limites. Ainsi, l’explication éloquente des différences qui marquent le paganisme ukrainien par rapport aux paganismes nord-américains et européens omet de s’intéresser réellement au rapport au sacré/religieux, ce qui aurait pu éclairer davantage notre lecture ultérieure des rapports sociaux dont il est question.

Grâce à une excellente mise en place du contexte socio-historique, Lesiv montre bien comment l’émergence du paganisme ukrainien répond à un besoin intimement lié au rejet des années soviétiques, voire pré-soviétiques. En effet, le paganisme sous toutes ses formes est « enchanté par le passé lointain » [notre traduction]. Le paganisme ukrainien se démarque cependant de façon probante par un certain nombre de caractéristiques structurantes. Là où les adeptes occidentaux adhèrent au message inclusif et altruiste du paganisme, les Ukrainiens le choisissent plutôt pour discours exclusif et identitaire. Par ses relectures du passé de l’Ukraine, le paganisme ukrainien propose à ses adeptes un retour aux origines dont seraient exclus tous ceux et celles qui échappent aux normes de la « Culture Aryenne », telle que définie par Müller (1877). Si les interprétations de Müller sont aujourd’hui rejetées par la majorité des chercheurs occidentaux, les Païens ukrainiens revendiquent une filiation directe avec les Aryens, qu’ils comprennent comme les premiers habitants du territoire ukrainien. Ils n’hésitent pas à remonter le temps davantage si nécessaire, s’identifiant par exemple à la civilisation Trypillienne, active sur le territoire qui forme aujourd’hui l’Ukraine il y a 20 000 à 30 000 ans.

Représentés essentiellement par trois grands mouvements mais fortement fragmentés en groupuscules autonomes, les Païens approchés par Lesiv s’identifient aux branches RUN-vira, Native Faith et Ancestral Fire. Ces trois grandes structures sont nées de l’influence de deux hommes actifs au XXe siècle : Volodymyr Shaian et Lev Sylenko. Au départ liés dans une relation maître-élève, les deux hommes se distinguent par une rupture importante dans la forme de croyance proposée ; là où Shaian évoque la puissance d’une divinité se manifestant dans une pluralité de représentations, Sylenko dénonce le polythéisme d’une telle interprétation et propose plutôt l’existence d’un seul dieu, Dazboh, le dieu solaire de la mythologie slave. Si les différents groupes se distinguent par une interprétation religieuse diamétralement opposée, ils offrent une conception du présent plutôt uniforme. Extrêmement hiérarchisés, les groupes étudiés par Lesiv s’inspirent du folklore paysan pour valoriser une structure familiale traditionnelle dans laquelle la femme joue un rôle prépondérant. En tant que responsable de la transmission des valeurs identitaires, elle doit s’accomplir en offrant amour et réconfort à ses enfants. La virginité et l’obéissance des jeunes filles sont valorisées et soutenues par différentes manifestations culturelles (chants, cérémonies).

La recherche de Lesiv est évidemment beaucoup plus riche que ne le laisse deviner ce bref commentaire. Bien vulgarisée, ancrée dans un contexte politique dont on mesure toute la portée aujourd’hui, elle met en lumière les motivations de certains groupes soucieux de se « retrouver » et de se « reconnaître » dans une relation au territoire dont l’importance est primordiale. Si les différences qui permettent de distinguer le paganisme ukrainien du paganisme occidental sont explicites, on se prend à regretter qu’elles monopolisent autant l’attention de l’auteure ; malgré une somme imposante de renseignements, on quitte le livre en regrettant de mieux comprendre le paganisme ukrainien par rapport aux autres paganismes (hiérarchie, nudité, nature, territoire, sexualité, etc.), plutôt qu’en lui-même. Sans doute le fruit d’un grand nombre de rencontres et de témoignages, la recherche de Lesiv nous donne finalement peu accès aux premiers intéressés, les pratiquants.

À la lecture de ce bel ouvrage, on comprend néanmoins combien il est illusoire de penser la vie politique et la vie religieuse comme deux activités distinctes. Dans une Ukraine divisée et soumise à la pression constante de son voisin russe, la religiosité de repli sur un passé exclusif proposée par les grands groupes païens s’inscrit comme un projet politique, identitaire et territorial qui séduit de plus en plus d’adeptes.  

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2015/2015_a_MLesiv.htm