MHouseman

 

Houseman, Michael. 2012. Le rouge e(s)t le noir. Essais sur le rituel. Traduction de l’anglais par Guillaume Rozenberg. Toulouse : Presses Universitaires du Mirail, 208 p

 

avril 2016  (date de mise en ligne)  

recension de
Nicolas Boissière, Université du Québec à Montréal

 

 


Dans Le rouge e(s)t le noir, Michael Houseman, anthropologue rattaché à l’École Pratique des Hautes Études, synthétise les recherches qu’il a consacrées à l’un des objets phares des sciences humaines et sociales : le rituel. Construit autour de six chapitres reprenant différents articles initialement publiés en anglais, l’ouvrage propose de nombreuses pistes d’analyses et d’interprétations pour une meilleure compréhension des rites.

Tout en revenant sur son parcours intellectuel, Houseman présente dès l’introduction les deux éléments sur lesquels repose son approche. Premièrement, c’est avant tout – mais pas exclusivement – à partir du « processus initiatique, entendu au sens large » (p. 13) qu’il pense les ritualités : des initiations masculines, collectives et obligatoires de certaines sociétés d’Afrique centrale aux bizutages universitaires français. Ses réflexions s’appuient en effet sur une multitude de pratiques rituelles, toujours finement exposées et commentées. Deuxièmement, s’inspirant des travaux de Gregory Bateson, l’anthropologue met en avant une lecture des rites qu’il qualifie de « relationnelle ». Dans cette optique, il s’agit ainsi d’« appréhender les actions rituelles comme des mises en forme et en acte d’un réseau de relations, à la fois entre les participants et avec des entités non humaines (esprits, ancêtres, objets, images, paroles, lieux, etc.) » (p. 15).

Au fil des pages, deux logiques d’agencement bien distinctes, conférant à ces systèmes dynamiques et interactionnels toute leur particularité, sont plus spécifiquement détaillées. La plupart des pratiques rituelles impliqueraient tout d’abord ce que Houseman et Severi (1994) ont précédemment appelé, dans le cadre de leur relecture de la cérémonie du naven des Iatmul de Papouasie-Nouvelle-Guinée, une « condensation rituelle ». Cette notion, plus amplement travaillée ici, renvoie à la coexistence, dans un même ensemble rituel, d’actes et de relations habituellement contraires : des secrets sont à la fois tus et révélés (chap. 1), des mises à mort sont en même temps « simulées » et « dissimulées » (chap. 2), « des démonstrations d’autorité s’avèrent aussi des manifestations de subordination » (p. 82), etc. Parmi les multiples exemples de rites mobilisés par Houseman, la « gifle menstruelle » (chap. 6), coutume européenne à l’origine incertaine, illustre particulièrement bien ce processus. Lorsqu’une jeune fille apprend à sa mère (ou parfois à sa grand-mère) la venue de ses premières menstruations, cette dernière, après l’avoir félicitée, la gifle pour la prendre finalement dans ses bras. La séquence rituelle, souvent spontanée, s’articule ainsi autour d’une suite d’actions contradictoires, rendant temporairement la relation entre les deux participantes ambiguë.

En parallèle, les recherches actuelles que l’anthropologue mène sur les ritualités issues des mouvances New Age et néo-païennes l’ont conduit à éclairer une logique inverse, qu’il nomme la « réfraction rituelle » (chap. 6). Ici, ce ne sont plus les actes et les relations qui sont complexes et antinomiques mais les identités mêmes des acteurs, construites autour de la tension entre un « soi ordinaire » et un « soi extraordinaire ». À partir d’enchaînements de gestes souvent très simples, ces types de rituels viseraient donc à, temporairement encore, mettre en relation ces deux polarités identitaires.

L’approche développée par Houseman tout au long de ses recherches, fort bien présentée et argumentée dans ce recueil, est originale et digne d’intérêt à plus d’un titre. D’une part, l’emphase mise sur les relations entre les participants, qu’ils soient humains ou non humains, débouche non seulement sur des modèles analytiques novateurs mais également sur une posture méthodologique concrète. D’autre part, en considérant le rituel comme mettant en forme et en acte des « relations spéciales » (p. 182), parce que combinant des éléments ordinairement opposés, Houseman dépasse une lecture uniquement fonctionnaliste ou symbolique. Pour lui, et c’est là sa proposition théorique majeure, la particularité du rituel – son « efficacité » – ne réside ni dans ses fonctions, ni dans ses symboles, mais bien dans les modalités d’actions qui lui sont propres.

Par le nombre, la pertinence et la présentation fine et détaillée des exemples qu’il déploie et la force des propositions théoriques qu’il formule, Michael Houseman jette finalement un regard véritablement renouvelé sur les mécanismes à l’œuvre dans les rituels. La lecture de ce bel ouvrage deviendra donc désormais, pour celles et ceux intéressés par les études rituelles, incontournable.

Références

Houseman, Michael et Carlo Severi. 1994. Naven ou le donner à voir. Essai d’interprétation de l’action rituelle. Paris : CNRS / La Maison des Sciences de l’Homme.

 

Lien : http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2016/2016_MHousman.htm