CBeraud_PPortier

 

Céline BÉRAUD et Philippe PORTIER. 2015. Métamorphoses catholiques. Acteurs, enjeux et mobilisation depuis le mariage pour tous.  Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 208 p.

 

février 2018  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Justine Manuel, Université du Québec à Montréal

 


Cet ouvrage s’attache à comprendre et analyser les mouvements catholiques qui ont manifesté en France, principalement à partir de 2012, contre l’adoption de la loi ouvrant le mariage aux personnes de même sexe, ainsi que contre les mesures connexes de l’adoption, de la procréation médicale assistée (PMA) ou de la gestation pour autrui (GPA). En France et ailleurs, l’ampleur et la durée ces mouvements ont déconcerté par la virulence des propos, mais aussi par la détermination des manifestants, les catholiques ayant été plutôt effacés dans les débats français des dernières décennies. Les deux auteurs, Céline Béraud (maître de conférence en sociologie à l’Université de Caen) et Philippe Portier (directeur d’études à l’École pratique des hautes études à la Sorbonne et directeur du Groupe Sociétés, Religions, Laïcités) ont ainsi entamé dès 2012, au plus fort des contestations, leur étude sur ces mouvements contestataires dans le cadre du GERICR (Groupe européen de recherche interdisciplinaire sur le changement religieux). Cet intérêt précoce leur a permis de réaliser une compilation chronologique exhaustive et pointue des publications et des interventions émanant de l’épiscopat français, des mouvements tels que la Manif pour tous (LMPT), d’associations catholiques, etc. À partir de l’étude de ces évènements, les auteurs s’attachent aussi à analyser les nouvelles recompositions du catholicisme en France, notamment sa prise de position dans les débats publics.

 

En introduction, les auteurs présentent les grandes lignes de leur recherche, en proposant un état des lieux du catholicisme français, ainsi que des évolutions du positionnement politique des autorités épiscopales au cours des dernières décennies. Dans le premier chapitre « Les prémices de la mobilisation », les auteurs reviennent sur les précédentes mobilisations catholiques en France. En 1998-1999, les catholiques français s’opposaient déjà au Pacte civil de solidarité (Pacs), qui ouvre la possibilité aux couples homosexuels de s’unir contractuellement et ainsi de bénéficier de certains avantages du mariage sur les questions d’impôts, de droits sociaux ou encore de patrimoine. Les deux autres principaux points de contestations sont la « gender theory » (théorie du genre) (et notamment sa diffusion dans des manuels de biologie) et les questions de bioéthique entourant la PMA et le statut de l’embryon. Cette dernière partie du chapitre permet de mieux comprendre les reconfigurations en cours au sein du catholicisme français. En effet, les mobilisations de 2012, que ce soit au niveau de la rhétorique ou des moyens mis en œuvre, étaient en germe depuis une trentaine d’années.

 

Le deuxième chapitre « Les protagonistes de la mobilisation » présente, tel un feuilleton à rebondissement, les différentes parties en présence, en commençant par un exposé des dynamiques gouvernementales sur les questions relatives aux couples homosexuels suivant l’alternance du pouvoir entre la droite et la gauche. Il aborde ensuite la façon dont les évêques français se sont positionnés sur ces questions, conformément aux directives de Rome. Un aspect intéressant de ces deux présentations est la mise en lumière des concepts clés menant les différents acteurs à de telles positions, ainsi qu’une courte analyse des discours catholiques sur ces questions. En effet, pour la gauche au pouvoir en 2012, le non-accès au mariage pour les couples homosexuels est une discrimination. Il est donc question de s’adapter aux évolutions de la société et des mœurs. En revanche, les évêques catholiques et, par prolongement, les fidèles mobilisés font appel à la loi naturelle, le mariage étant considéré comme un sacrement divin visant à la procréation, et non à une union consacrant l’amour. La dernière partie de ce chapitre analyse « les mobilisations basales », principalement le mouvement LMPT, sa composition, ses figures emblématiques, ainsi que d’autres groupes catholiques, mettant en lumière les dissensions émergentes.

 

Intitulée « Stratégies de mobilisation », le troisième chapitre analyse plus en profondeur les tactiques utilisées principalement par LMPT, ses alliances avec d’autres communautés religieuses (protestants, juifs, musulmans), ainsi que ses alliances politiques avec la droite (UMP) et l’extrême-droite française (FN). Or, on se rend compte que des mouvements considérés comme conservateurs ont intégré de nouvelles techniques de mobilisation, avec l’utilisation des réseaux sociaux par exemple, tout en reprenant des méthodes traditionnellement associées à la gauche militante. Pour les auteurs, ces mobilisations ont ainsi marqué le retour des catholiques dans l’arène politique par des alliances, avec une réaffirmation forte d’une fierté catholique, mise en avant aussi par des élus politiques.

 

Dans le quatrième chapitre « Vers une nouvelle configuration catholique ? », les auteurs s’intéressent plus en détail aux conséquences d’un tel mouvement sur la place des catholiques en France. Bien que les personnes se revendiquant catholiques pratiquants soient aujourd’hui une minorité, le catholicisme n’en est pas pour autant marginalisé ; il compte justement prendre pleinement part à la société et aux débats autour des questions concernant l’intime, la bioéthique et surtout les questions de genre, délaissant les questions sociales qui représentaient pourtant son fer de lance dans les années 1960.

 

La division de cet ouvrage est pertinente et la chronologie très précise permet de saisir les circonstances ayant entrainé l’émergence d’un tel mouvement. Chaque chapitre est abondamment documenté et référencé, facilitant la compréhension des enjeux propres à chacune des parties en présence. Toutefois, les analyses discursives sont occasionnellement rapides et certains concepts ne sont pas suffisamment explicités (par ex. « écologie humaine », « catholique d’identité », « athées dévots », etc.). Les allers-retours entre les dits et faits des différents groupes et leur analyse sont intéressants, mais dispersés dans l’ouvrage, gênant une compréhension plus globale du discours des mouvements catholiques français et des concepts sous-jacents à tous ces débats. De plus, une analyse sociologique du rôle des médias dans l’émergence de ce mouvement contestataire aurait été pertinente. Cet ouvrage reste malgré ces quelques critiques une excellente étude constituant une bonne ouverture pour comprendre les recompositions catholiques en France de la dernière décennie et le poids politique que ces mouvements peuvent représenter aujourd’hui.

 

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2018/2018_CBeraud_PPortier.htm