L’œuvre de Nault, qui enseigne à la Faculté de théologie et de sciences
religieuses de l’Université Laval, porte sur des objets d’étude variés, ce
dont témoignent des titres comme Religion,
modernité et démocratie, Petite
introduction athéologique à la théologie ou
encore Le lavement des pieds. Il
nous livre ici un court essai sans prétention, écrit avec la conviction que « Dieu
s’est fait chair, et donc que, forcément, la chair est bonne »
(p. 4). Collection de fragments à longueurs variables, à la manière du
corpus nietzschéen, mais la morale en moins, L’Évangile de la luxure se veut d’abord excitations et
provocations. Nault renvoie ce dernier terme à son étymologie latine de
« pro vocatio », à la fois défi et
appel : « Appel à penser (entre autres choses), à ouvrir des
voies, à frayer, c’est-à-dire à “rendre praticables”, de nouveaux chemins de
pensées » (ibid.). Le livre est composé de quarante courts
chapitres aux titres évocateurs tels que « Ascèse », « Le
mal », « D.H. Lawrence : théologien pornographe ». Le
plus long d’entre eux (chap. 26) porte sur la péricope
de la femme adultère (Jn 8, 1-11). Nault y
livre une exégèse rigoureuse, mais sans lourdeur, séduisante, mais non pas
faite à la légère. Y sont abordés les thèmes de la loi, de l’identité, de
l’écriture, de la politique et de la légitimité. Puis, son attention le porte
vers un élément périphérique et marginal du texte : à la fin du récit,
les hommes partent, l’un après l’autre et la femme reste seule avec Jésus qui
lui demande « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? »
La réponse est négative : on ne l’a pas condamnée. « Moi non plus,
je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus » lui dit
Jésus. La femme est sauve. Elle a échappé au châtiment qu’appelle la loi.
Mais, demande Nault, « où doit-elle aller au
juste ? Où peut-elle aller ? » (p. 98).
Une telle interrogation porte sur un objet a priori non théologique, voire
tout à fait étranger au débat scolastique. Elle témoigne de surcroit d’une
préoccupation allant bien au-delà de la simple logique du récit. Par cette
façon de porter son regard sur ce qui peut paraître inessentiel, Nault
questionne jusqu’à la capacité de Jésus à améliorer en substance la situation
de la femme adultère : « Le destin de la femme n’est-il pas scellé
par la configuration sociale de son époque, qui la condamne de tout façon… parce qu’elle est une femme ? » (p. 99). L’auteur est ensuite amené à développer des
« Prolégomènes à une théologie
du toucher » (chap. 4). Dans le Nouveau Testament, Jésus
touche. Il touche pour guérir les affligés. Mais, fait remarquer l’auteur, il
est aussi celui qu’on touche, qu’on veut toucher. Or, « Il faut le
toucher, lui, Jésus, mais surtout il faut toucher son vêtement, son manteau.
Tel un fétiche. » (p. 15). Plus
spécifiquement, « ce qui sauve, ce n’est pas le toucher, mais la foi
que signifie et qu’atteste ce toucher »
(p. 16). Cette réflexion sur la relation du croyant à la matérialité du
vêtement de Jésus permettrait assurément quelques développements supplétifs,
tant sur un plan comparatiste que psychanalytique. Elle ne va pourtant pas
plus loin et est laissée aux bons soins des lecteurs. Selon la Bible, Dieu est jaloux et violent.
Mais la Bible dit aussi que Dieu est amour. Ne
serions-nous pas là devant une aporie suffisamment embarrassante pour la
théologie ? Il faudra en juger sur pièce. Dans une espèce d’aufhebung d’une simplicité déconcertante, mais
férocement efficace, Nault n’oppose pas les deux propositions, mais les met
plutôt en relation d’implication logique : « Oui, Dieu est un
grand amoureux. C’est pourquoi il broie tout sur son passage »
(p. 37). On aurait toutefois raison d’y voir une contradiction avec un
autre passage où, contre Bataille, l’auteur fait sienne cette phrase de
Fabrice Hadjadj : « Le véritable
érotisme est gentil, aérien, innocent. » (p. 29).
Qu’à cela ne tienne, l’auteur avait annoncé en début d’ouvrage que « Le
fragment ne s’emboîte dans rien. » (p.5). Dans ces conditions, en
effet, rechercher la cohérence interne d’un système qui n’est pas, voilà qui est, par principe,
voué au plus cuisant échec. Dans un chapitre portant sur l’hospitalité,
Nault rappelle que le péché de Sodome et Gomorrhe n’est pas de nature
sexuelle, mais renvoie plutôt au principe de charité. Citant l’Évangile selon
Mathieu (10, 14-15), il montre que dans le Nouveau Testament, Jésus n’en
parle que « pour désigner les villes qui, ne l’accueillant pas,
résistent à la Visitation divine » (112). Commentant le récit de
l’Annonciation (Lc 1, 26-35), il écrit :
« Il faut le dire et le répéter : il revient au christianisme
d’avoir dissocié la sexualité de la procréation » (p. 35). Certes,
on concédera que là où il y a procréation sans sexualité, il y a bien
dissociation. Mais qu’il puisse y avoir sexualité sans procréation, cela
n’était-il pas amplement admis antérieurement à la rédaction du corpus
lucanien ? Sénèque ne distinguait-il pas entre sexualité pour le
plaisir (voluptatis causa) et sexualité pour la
reproduction (propaganda generis causa) ? Et à tout
prendre, le monde romain ne reconnaissait-il pas le caractère « sexuel »
des pénétrations par nature infécondes (irrumare, pedicare) pratiquées par les
hommes libres sur les prostituées, les courtisanes et les esclaves ? Somme toute, François Nault nous offre ici
une œuvre de théologie à visage humain. Remarquons à ce propos que sur
l’étrange passage de la Genèse (6, 1-14) où il est dit que « Les géants
étaient sur la terre en ces temps-là, après que les fils de Dieu furent venus
vers les filles des hommes », Nault avoue ne se satisfaire d’aucune
interprétation proposée, allant jusqu’à lancer : « En fait, je ne
sais pas exactement de quoi parle ce texte » (p. 24). Voilà bien
le genre de franche modestie qui saurait désarçonner les plus farouches antithéistes. Idem, certainement, pour certaines
irrévérences contenues dans le texte : « À ma connaissance, on n’a
pas encore écrit un livre sur la vie sexuelle des théologiens. On pense qu’un
tel livre serait profondément ennuyeux. Pour ma part, je n’en suis pas
certain. On pourrait commencer par un chapitre consacré à Paul Tillich… »
(p. 102). Invoquant tantôt Tertullien et Origène et
tantôt Catherine Millet, citant évêques et pontifes, mais aussi Woody Allen,
l’auteur ne semble jamais chercher à briller par sa culture, se contentant
plutôt de convoquer quelques auteurs comme on invite à table. Le livre ne
plaira sans doute pas beaucoup aux lecteurs épris de systèmes, qui n’y
verront qu’une addition de réflexions éparpillées et gonflées d’emprunts
littéraires annexes. Mais ce serait manquer la richesse d’une plume bienveillante
doublée d’un esprit fort délié. Lien: http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2018/2018_FNault.htm
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