Formations
économiques et politiques du monde andin réunit neuf textes de l’anthropologue
américain John Victor Murra (1916–2006), publiés
entre 1958 et 1973 et traduits par Sophie Fischer et al. Professeur de
l’Université de Cornell, Murra a contribué à faire
de cette institution un lieu important des études latino-américaines. Il a
par ailleurs été professeur et chercheur à l’Institute for Advanced Study de
l’Université Princeton, à l’Université Paris X Nanterre et à l’Institut
national d’anthropologie et d’histoire de Mexico. Au Pérou, il a fondé
l’Institut d’études péruviennes (IEP), un centre de recherche important sur
les dynamiques sociales du pays. Ce livre n’est pas une traduction littérale
de l’ouvrage éponyme publié en espagnol à Lima en 1975 (Instituto
de Estudios Peruanos). Au
contraire, la traduction précise également les concepts employés par l’auteur
pour en éclaircir leurs fonctions tout en les situant dans leur contexte
ethno-historique. L’ouvrage réunit également des contributions d’éminents
collègues et amis de Murra, mettant l’accent sur la
dimension humaine et scientifique de l’auteur. Cette traduction présente
ainsi les idées directrices de la pensée de Murra
en proposant un aperçu de l’ensemble de son œuvre. Tout d’abord, Franck Salomon explique comment
la biographie de Murra a influencé son orientation
scientifique, replaçant son œuvre dans l’histoire de la pensée
anthropologique. Nathan Wachtel s’interroge ensuite
sur la portée, la spécificité et les transformations apportés par Murra, pour le contexte des Andes, de concepts jadis
développés par Karl Polanyi (m. 1964). Maurice Godelier
s’occupe des liens entre la pensée de Murra et les
idées de Marx, notamment le concept de « formation socio-économique ».
José Matos Mar évoque pour sa part les rapports développés par Murra avec les chercheurs et les institutions
scientifiques du Pérou, notamment au sein de l’IEP. Dans son texte, Ruggiero
Romano, qui reprend la préface à l’édition italienne de Formaciones económicas y politicas del mundo andin en 1980, situe l’œuvre de Murra
au cœur de la formation d’un mode de pensée autonome face aux idéologies
dominantes. Quant à Sophie Fisher, elle explique que la première version de
sa traduction a été lue et discutée avec Murra, ce
qui lui permet de faire part, dans la présente version, des précisions et des
remarques de l’auteur. Finalement, Ana María Lorandi
rend hommage à Murra en évoquant différents aspects
de sa vie, de son engagement et de son œuvre, revenant sur les différents
points qui ont fait la réputation du chercheur. En dépit de la tendance, jusqu’aux années
soixante, à étudier la société andine sous les angles du pouvoir politique et
cérémonial des élites inca, Murra a préféré
s’intéresser aux acteurs situés dans la périphérie du système pour poser les
bases de son analyse. Pour ce faire, il s’est intéressé aux groupes ethniques
soumis au pouvoir inca et aux relations qu’ils entretenaient avec ce dernier
jusqu’au XVIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où le régime
colonial s’était consolidé. Les textes de l’ouvrage abordent les principales
composantes « productives » de ce système (culture, élevage,
textiles, courbée, etc.). Murra a eu le grand
mérite d’interpréter ces données ethno-historiques avec l’œil d’un
anthropologue, ce qui a transformé profondément les études ethno-historiques
portant sur la région andine. À partir des Visitas (recensements) réalisées à Huánuco par Iñigo Ortiz de Zúñiga (1562) et
à Chucuito par Garci Diez
de San Miguel (1567), Murra développe le modèle
célèbre du « contrôle vertical d’un maximum d’étages écologiques »
dans son texte le plus emblématique, « L’économie des sociétés
andines ». À travers ce modèle, il cherche à comprendre la
complémentarité productive et écologique caractérisant l’interaction des
groupes différenciés et géographiquement séparés. Contrairement à certains
auteurs se référant à son modèle, Murra ne prétend
pas à une généralisation de ses analyses ; il est en effet très
conscient des limites de son modèle [1]. En plus de caractériser la façon
dont les populations andines tiraient profit de leur environnement naturel, Murra y décrit également les mécanismes qui permettaient
d’intégrer des groupes différents, pas nécessairement en termes ethniques,
dans un même macro-système économique. Il montre par exemple que le Lupaca,
l’un des royaumes soumis aux Incas, bien qu’il ait été localisé aux abords du
lac Titicaca, contrôlait un territoire fragmenté comparable à un archipel
dont les « îles » étaient situées dans des zones de microclimats
différents, éloignées à plusieurs jours de marche et situées dans les
actuelles républiques de Bolivie, du Pérou et de l’Équateur. Formations
économiques et politiques du monde andin analyse les aspects qui ont rendu
possible le fonctionnement de ces entités et du système économique et
politique qui les englobait. Les Incas n’ont fait que reprendre à leur compte
des mécanismes et institutions préexistants dans les Andes au sein desquels
les unités domestiques, les groupes ethniques et l’État étaient liés par des
relations de parenté et de réciprocité, et cela, même après l’arrivée des
Espagnols. Les groupes ethniques (ayllus)
apportaient leur force de travail via la mita
(le travail obligatoire) en échange de la « générosité de
l’État » : l’État inca absorbait l’excédent de productivité et le
convertissait en biens (textiles, aliments, etc.) pour la famille impériale,
l’armée et les travailleurs. Ceci s’inscrivait dans une logique qui visait à
gagner la loyauté de ceux qui en bénéficiaient et présentait peu de points en
commun avec l’« économie de bien-être »,
contrairement à ce qu’ont rapporté certains auteurs des chroniques idéalisant
l’Empire inca. Les groupes ethniques et plus précisément les kuraka, les
autorités traditionnelles au niveau local, mobilisaient les structures de
redistribution tout en veillant au maintien des bonnes relations, tant avec
leur propre groupe ethnique qu’avec l’État inca. Murra
montre ainsi que les Incas ont réussi à soumettre différents royaumes au
moyen des mécanismes de réciprocité, qui régnaient au sein des groupes
domestiques et des groupes ethniques, en les instaurant à grande échelle. La
pertinence de l’œuvre de Murra réside non seulement
dans son interprétation du modèle économique andin et Inca, mais également
dans la démonstration de la richesse des données des Visitas, dont l’étude permet d’élucider plusieurs aspects de la
société préhispanique. Il n’identifie pas seulement les différents acteurs et
leurs rôles respectifs, mais propose aussi de nouvelles pistes pour élucider
le rôle des tenants d’autres activités qui contribuaient au fonctionnement de
l’État inca décrits par les chroniqueurs de la même époque. Ainsi, son
interprétation des relations de parenté et des relations politiques intra et
extra-communautaires, tout comme celle des mécanismes de production et de
circulation des biens qui leurs sont liés, pourraient stimuler de nouvelles
études consacrées aux serviteurs spécialisés (ingénieurs, musiciens,
intellectuels, etc.) ainsi qu’aux mécanismes de transmission formelle de
leurs savoirs. La réédition de ces textes de Murra permet ainsi non seulement de prendre connaissance
de ses écrits et propos emblématiques, mais également de leur importance dans
son parcours personnel et scientifique au sein des études andines et de
l’histoire des concepts anthropologiques. Cette traduction permet un
« retour aux sources », corrigeant ainsi la tendance de certains
auteurs à mobiliser le modèle des « archipels verticaux » de Murra sans tenir compte des réserves de son auteur. [1] John, Murra. 1985. « The Limits and Limitation of the
“Vertical Archipelago” in the Andes ». Dans Andean
Ecology and Civilization : An Interdisciplinary
Perspective on Andean Ecological Complementarity, sous la dir. d’Yoshio Masuda, Izumi Shimada et Craig Morris,
3–13. Tokyo : University of Tokyo Press. Lien : http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_JVMurra.htm |