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John Victor MURRA. 2013. Formations économiques et politiques du monde andin. Lima: Institut français d'études andines. Paris : la Maison des sciences de l'homme, 323 p.

 

février  2019  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Enrique Pilco, Université du Québec à Montréal

 


Formations économiques et politiques du monde andin réunit neuf textes de l’anthropologue américain John Victor Murra (1916–2006), publiés entre 1958 et 1973 et traduits par Sophie Fischer et al. Professeur de l’Université de Cornell, Murra a contribué à faire de cette institution un lieu important des études latino-américaines. Il a par ailleurs été professeur et chercheur à l’Institute for Advanced Study de l’Université Princeton, à l’Université Paris X Nanterre et à l’Institut national d’anthropologie et d’histoire de Mexico. Au Pérou, il a fondé l’Institut d’études péruviennes (IEP), un centre de recherche important sur les dynamiques sociales du pays. Ce livre n’est pas une traduction littérale de l’ouvrage éponyme publié en espagnol à Lima en 1975 (Instituto de Estudios Peruanos). Au contraire, la traduction précise également les concepts employés par l’auteur pour en éclaircir leurs fonctions tout en les situant dans leur contexte ethno-historique. L’ouvrage réunit également des contributions d’éminents collègues et amis de Murra, mettant l’accent sur la dimension humaine et scientifique de l’auteur. Cette traduction présente ainsi les idées directrices de la pensée de Murra en proposant un aperçu de l’ensemble de son œuvre.

 

Tout d’abord, Franck Salomon explique comment la biographie de Murra a influencé son orientation scientifique, replaçant son œuvre dans l’histoire de la pensée anthropologique. Nathan Wachtel s’interroge ensuite sur la portée, la spécificité et les transformations apportés par Murra, pour le contexte des Andes, de concepts jadis développés par Karl Polanyi (m. 1964). Maurice Godelier s’occupe des liens entre la pensée de Murra et les idées de Marx, notamment le concept de « formation socio-économique ». José Matos Mar évoque pour sa part les rapports développés par Murra avec les chercheurs et les institutions scientifiques du Pérou, notamment au sein de l’IEP. Dans son texte, Ruggiero Romano, qui reprend la préface à l’édition italienne de Formaciones económicas y politicas del mundo andin en 1980, situe l’œuvre de Murra au cœur de la formation d’un mode de pensée autonome face aux idéologies dominantes. Quant à Sophie Fisher, elle explique que la première version de sa traduction a été lue et discutée avec Murra, ce qui lui permet de faire part, dans la présente version, des précisions et des remarques de l’auteur. Finalement, Ana María Lorandi rend hommage à Murra en évoquant différents aspects de sa vie, de son engagement et de son œuvre, revenant sur les différents points qui ont fait la réputation du chercheur.

 

En dépit de la tendance, jusqu’aux années soixante, à étudier la société andine sous les angles du pouvoir politique et cérémonial des élites inca, Murra a préféré s’intéresser aux acteurs situés dans la périphérie du système pour poser les bases de son analyse. Pour ce faire, il s’est intéressé aux groupes ethniques soumis au pouvoir inca et aux relations qu’ils entretenaient avec ce dernier jusqu’au XVIe siècle, c’est-à-dire à l’époque où le régime colonial s’était consolidé. Les textes de l’ouvrage abordent les principales composantes « productives » de ce système (culture, élevage, textiles, courbée, etc.). Murra a eu le grand mérite d’interpréter ces données ethno-historiques avec l’œil d’un anthropologue, ce qui a transformé profondément les études ethno-historiques portant sur la région andine. À partir des Visitas (recensements) réalisées à Huánuco par Iñigo Ortiz de Zúñiga (1562) et à Chucuito par Garci Diez de San Miguel (1567), Murra développe le modèle célèbre du « contrôle vertical d’un maximum d’étages écologiques » dans son texte le plus emblématique, « L’économie des sociétés andines ». À travers ce modèle, il cherche à comprendre la complémentarité productive et écologique caractérisant l’interaction des groupes différenciés et géographiquement séparés. Contrairement à certains auteurs se référant à son modèle, Murra ne prétend pas à une généralisation de ses analyses ; il est en effet très conscient des limites de son modèle [1]. En plus de caractériser la façon dont les populations andines tiraient profit de leur environnement naturel, Murra y décrit également les mécanismes qui permettaient d’intégrer des groupes différents, pas nécessairement en termes ethniques, dans un même macro-système économique. Il montre par exemple que le Lupaca, l’un des royaumes soumis aux Incas, bien qu’il ait été localisé aux abords du lac Titicaca, contrôlait un territoire fragmenté comparable à un archipel dont les « îles » étaient situées dans des zones de microclimats différents, éloignées à plusieurs jours de marche et situées dans les actuelles républiques de Bolivie, du Pérou et de l’Équateur.

 

Formations économiques et politiques du monde andin analyse les aspects qui ont rendu possible le fonctionnement de ces entités et du système économique et politique qui les englobait. Les Incas n’ont fait que reprendre à leur compte des mécanismes et institutions préexistants dans les Andes au sein desquels les unités domestiques, les groupes ethniques et l’État étaient liés par des relations de parenté et de réciprocité, et cela, même après l’arrivée des Espagnols. Les groupes ethniques (ayllus) apportaient leur force de travail via la mita (le travail obligatoire) en échange de la « générosité de l’État » : l’État inca absorbait l’excédent de productivité et le convertissait en biens (textiles, aliments, etc.) pour la famille impériale, l’armée et les travailleurs. Ceci s’inscrivait dans une logique qui visait à gagner la loyauté de ceux qui en bénéficiaient et présentait peu de points en commun avec l’« économie de bien-être », contrairement à ce qu’ont rapporté certains auteurs des chroniques idéalisant l’Empire inca. Les groupes ethniques et plus précisément les kuraka, les autorités traditionnelles au niveau local, mobilisaient les structures de redistribution tout en veillant au maintien des bonnes relations, tant avec leur propre groupe ethnique qu’avec l’État inca. Murra montre ainsi que les Incas ont réussi à soumettre différents royaumes au moyen des mécanismes de réciprocité, qui régnaient au sein des groupes domestiques et des groupes ethniques, en les instaurant à grande échelle. La pertinence de l’œuvre de Murra réside non seulement dans son interprétation du modèle économique andin et Inca, mais également dans la démonstration de la richesse des données des Visitas, dont l’étude permet d’élucider plusieurs aspects de la société préhispanique. Il n’identifie pas seulement les différents acteurs et leurs rôles respectifs, mais propose aussi de nouvelles pistes pour élucider le rôle des tenants d’autres activités qui contribuaient au fonctionnement de l’État inca décrits par les chroniqueurs de la même époque. Ainsi, son interprétation des relations de parenté et des relations politiques intra et extra-communautaires, tout comme celle des mécanismes de production et de circulation des biens qui leurs sont liés, pourraient stimuler de nouvelles études consacrées aux serviteurs spécialisés (ingénieurs, musiciens, intellectuels, etc.) ainsi qu’aux mécanismes de transmission formelle de leurs savoirs.

 

La réédition de ces textes de Murra permet ainsi non seulement de prendre connaissance de ses écrits et propos emblématiques, mais également de leur importance dans son parcours personnel et scientifique au sein des études andines et de l’histoire des concepts anthropologiques. Cette traduction permet un « retour aux sources », corrigeant ainsi la tendance de certains auteurs à mobiliser le modèle des « archipels verticaux » de Murra sans tenir compte des réserves de son auteur.

 

[1] John, Murra. 1985. « The Limits and Limitation of the “Vertical Archipelago” in the Andes ». Dans Andean Ecology and Civilization : An Interdisciplinary Perspective on Andean Ecological Complementarity, sous la dir. d’Yoshio Masuda, Izumi Shimada et Craig Morris, 3–13. Tokyo : University of Tokyo Press.

 

 

Lien :  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_JVMurra.htm