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Michel SEYMOUR et Jérôme GOSSELIN-TAPP. 2018. La nation pluraliste. Repenser la diversité religieuse au Québec.  Montréal : Presses universitaires de l’Université de Montréal, 293 p.

 

février  2019  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Pierre Lucier, Université du Québec à Montréal

 


Michel Seymour et Jérôme Gosselin-Tapp cosignent cet ouvrage, qui est à la fois une étude des écrits tardifs de John Rawls et une contribution au débat, récurrent et toujours chaud au Québec, sur la manière de penser et d’aménager adéquatement la diversité religieuse. Une part importante de l’ouvrage est, en fait, la reprise du mémoire de maîtrise que Jérôme Gosselin-Tapp a rédigé sous la direction de Michel Seymour (Un modèle rawlsien de gestion de la diversité : le cas du port du foulard, Université de Montréal, 2016).

 

L’ouvrage comprend six chapitres. Les trois premiers chapitres, qui forment une première partie de l’ouvrage, sont consacrés à l’étude des derniers écrits de Rawls sur la portée et les limites du libéralisme politique et sur un nécessaire rapprochement avec des perspectives républicaines qui ne seraient pas nécessairement jacobines : l’approche est résolument théorique. On s’y emploie à montrer que l’analyse des libertés individuelles ne peut pas être isolée de la prise en compte des revendications légitimes des collectivités. Il y aurait donc une zone d’équilibre entre le libéralisme classique et la vision républicaine. En fait, Rawls ferait la promotion d’un « libéralisme républicain », une position nuancée qui permettrait de penser la laïcité par-delà les dichotomies qui, en opposant droits individuels et aspirations communautaires, en occultant les dimensions publiques de l’expérience religieuse et en amalgamant conception métaphysique et conception politique de la personne, minent les débats actuels et bloquent la mise en place d’aménagements équilibrés et viables, seuls capables d’assurer la stabilité de la vie sociale. Une voie de passage, étroite à vrai dire, est dès lors esquissée en finale : la laïcité s’applique « aux institutions et non aux individus » (119). Pour autant, la liberté de religion ne l’emporte pas sur tous les autres droits et peut donc être limitée. C’est sur cette « tension saine » entre les libertés individuelles et les droits collectifs que les auteurs entendent s’appuyer pour analyser la situation québécoise et éclairer les voies à y privilégier.

 

Les chapitres quatrième et cinquième, de portée plus empirique, forment une deuxième partie de l’ouvrage. On s’emploie à y montrer comment, pour des raisons historiques et sociopolitiques connues, la société québécoise serait coincée entre le modèle libéral canadien et le modèle républicain français. On comprend que, joignant les impératifs nationalistes et pluralistes, le modèle libéral républicain développé par Rawls fournirait ici la bonne façon de dénouer les impasses. À société distincte, modèle distinct, pourrait-on dire : ni le modèle libéral canadien ni le modèle républicain français ne conviendraient bien au Québec. Le libéralisme républicain de Rawls, lui, serait adéquatement adapté au Québec.

 

Le chapitre sixième forme une troisième partie d’allure plus politique et, en fin de chapitre et en conclusion, plus normative. Les auteurs y font abondamment état des débats québécois des dernières années : la crise dite des accommodements raisonnables, les travaux de la Commission Bouchard-Taylor, les décisions de cours dans les causes Amselem et Multani, le projet de loi 60, les discussions autour du port des signes religieux, les jugements concernant la prière au Conseil de ville et le programme scolaire ÉCR, etc. Le chapitre se termine par un appel en faveur d’une « charte de la laïcité » (277), qui n’est pas sans rappeler le souhait de la commission Bouchard-Taylor que soit élaboré un livre blanc sur la laïcité. Une telle charte de la laïcité, qui devrait être « sur un pied d’égalité » avec la Charte des droits et libertés, permettrait d’établir « un concept fonctionnel de laïcité », fondé sur « une tension raisonnable avec la liberté de religion et le principe d’égalité » (277). (Notons au passage que les notes de ce chapitre sixième – 226, 235, 259 – mentionnent des renvois à des sous-divisions de l’ouvrage qui n’existent pas.)

 

Sommairement esquissée à la fin du chapitre sixième, cette idée d’une charte de la laïcité est reprise dans la conclusion de l’ouvrage et identifiée comme le « point culminant » de tout l’exposé. Son contenu est très succinctement décliné : deux principes directeurs – indépendance de l’État et neutralité religieuse ; restrictions sur le port de signes de religieux limitées aux individus en position d’autorité suprême ; prestation des services publics à visage découvert ; possibilité de demander aux bénéficiaires d’un service public de « se dévoiler », mais seulement pour des raisons d’identification, de communication ou de sécurité ; « effacement progressif » de dispositions qui compromettent la neutralité de l’État  – crucifix de l’Assemblée nationale, prière dans les conseils de ville, financement public des écoles privées confessionnelles, crédits fiscaux accordés aux organismes religieux ; deux dispositifs préventifs – une commission des accommodements, un observatoire de la radicalisation et de l’islamophobie. Incorporée à une éventuelle « constitution interne » du Québec, cette charte pourrait y figurer avec d’autres chartes (droits et libertés, langue française, environnement).

 

« Point culminant » déclaré de l’ouvrage, cette idée d’une charte de la laïcité est assurément une idée porteuse, en ce qu’elle campe le débat de la laïcité dans une perspective nette et explicite de laïcité. On peut penser, en effet, que bien des impasses et des déboires politiques récents viennent de ce que la laïcité est le plus souvent reléguée au statut de moyen par rapport à des fins et à des enjeux de diverse nature qui vont des valeurs communes à l’identité nationale, des politiques d’immigration et d’intégration au dialogue interculturel, de la protection des droits et libertés à la neutralité religieuse de l’État, de la gestion des demandes d’accommodement à la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la conservation du patrimoine religieux québécois à la régulation du port des signes religieux, etc.  La nation pluraliste identifie clairement la laïcité comme un objectif social et politique ayant sa consistance propre et commandant des actions et des mesures spécifiquement orientées vers la mise en œuvre dudit objectif, à commencer par les plus évidents. On peut souhaiter que cet ouvrage intelligent et étoffé contribue à éclairer les débats en cours au Québec. Il n’est pas sûr pour autant que son long détour par les travaux de John Rawls soit très utile et efficace auprès des décideurs politiques : le « Policy Making » obéit à d’autres paradigmes qu’à l’« application » de perspectives théoriques, si pertinentes et si inspirantes puissent-elles être. Il faudrait assurément que les propositions proprement politiques de la conclusion soient plus spécifiquement et plus amplement traitées, chacune d’elles méritant d’être discutée et établie avec soin, ce à quoi ne peut se substituer aucune approche théorique préalable, avec ou sans John Rawls, et pas davantage quelques suggestions formulées en fin de parcours.

 

 

Lien :  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_MSeymour_JGosselin-Tapp.htm