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Ron NAIWELD. 2019. Histoire de Yahvé. La fabrique d’un mythe occidental. Paris : Fayard. 238 p.

 

juin  2019  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Jean-Jacques Lavoie, Université du Québec à Montréal

 


L’objectif de ce livre est d’établir que le héros de la Bible hébraïque a pour nom Yhwh et que celui-ci a pour principal désir d’être reconnu comme le seul Dieu par les êtres humains. Pour étayer cette thèse, l’auteur s’attarde d’abord aux épisodes de l’histoire dite « mythique », c’est-à-dire les récits des livres de la Genèse et de l’Exode.  Selon Naiweld, dans les récits de la Genèse, c’est le désir de Yhwh d’être reconnu comme « Dieux » qui opère comme moteur de l’intrigue. Pour justifier cette thèse, Naiweld prend bien soin de distinguer le personnage Yhwh de « Dieux » (Elohim), car il est d’avis que cette distinction est à l’origine du manque que Yhwh cherche à combler à l’aide des êtres humains. Autrement dit, Naiweld suppose que les noms de Yhwh et de « Dieux » (Elohim) renvoient à deux personnes divines distinctes et que Yhwh entretient avec « Dieux » une collaboration tendue et concurrentielle. Cette thèse ne convaincra guère les spécialistes de la Genèse, notamment ceux qui sont rompus à l’exégèse historico-critique. En outre, le seul fait de croire qu’il est approprié, dans les récits de la Genèse, de traduire le mot Elohim par « Dieux », car ce nom ferait référence à l’ensemble de la société divine, en laissera plus d’un dubitatif.

 

Poursuivant son étude avec le récit de l’Exode, Naiweld est d’avis que le désir de Yhwh est toujours d’être reconnu comme « Dieux » (Elohim), mais que la reconnaissance est désormais recherchée auprès d’un peuple : Yhwh aimerait avoir un peuple qu’il pourrait appeler le sien, à l’instar de Pharaon qui a son peuple à lui, soumis à ses ordres. C’est pourquoi Yhwh décide de libérer le peuple d’Israël. Toutefois, Israël n’arrive pas à satisfaire le désir de Yhwh, car il transgresse sans cesse ses ordres ou, pire, adore d’autres dieux. Il doit alors se repentir pour que Yhwh intervienne à nouveau en sa faveur. À l’exception de la distinction entre Yhwh et « Dieux » (Elohim), cette lecture du récit de l’Exode est plutôt classique.

 

Les spécialistes de la Bible hébraïque, et notamment de l’histoire deutéronomiste, vont reconnaître sans difficulté que cette dynamique, où la protection de Yhwh n’est assurée qu’en échange de la reconnaissance de son peuple, caractérise également la suite de l’histoire racontée dans le Pentateuque et dans les livres dits des Prophètes. Toutefois, l’originalité de Naiweld, dans sa lecture de cette histoire, consiste à révéler que le pouvoir impérial devient un instrument incontournable dans la relation entre Yhwh et son peuple. Plus précisément, la thèse de Naiweld est la suivante : c’est au contact des empires assyrien, babylonien et perse que Yhwh développe son intelligence politique et c’est dans l’ordre impérial qu’il cherche désormais à combler son désir de pouvoir et de reconnaissance. Le parallèle entre le discours impérial de Sennacherib et le mythe de Yhwh dans le deuxième livre des Rois est à ce sujet éloquent et illustre bien la manière dont les auteurs bibliques se sont approprié les discours impériaux à des fins théologiques. Par ailleurs, Naiweld montre également que le mythe de Yhwh, qui visait à l’origine à critiquer l’expérience politique d’un peuple dominé par un ordre impérial, n’a commencé à remplir une fonction constitutive dans l’organisation politique de la société judéenne qu’à l’époque perse. Étonnamment, dans cette partie du livre, Naiweld ne souffle mot sur le Deutéro-Isaïe, pourtant réputé pour être le témoin incontournable de l’avènement du monothéisme, alors qu’il consacre plusieurs pages à divers livres, comme ceux de Jérémie, d’Esther, d’Ezra, de Néhémie et de Zacharie.

 

Puis, passant à la période de la domination des Grecs et s’attardant à la littérature judéo-hellénistique, Naiweld se donne pour objectif de révéler comment le mythe théologico-politique de Yhwh se transforme en outil idéologique et comment s’universalise alors le mythe de Yhwh, notamment grâce à la traduction grecque du Pentateuque et à la Lettre d’Aristée, qui affirme que tous les dieux adorés ne sont en réalité que des noms différents de la même divinité. Bien entendu, Naiweld rappelle que la « monothéisation » de Yhwh, qui fut une réponse puissante à son désir d’être reconnu comme le seul souverain, a inévitablement impliqué l’effacement de son nom et l’érosion de sa dimension mythique : les récits sur Yhwh doivent désormais être compris de manière allégorique. À ce sujet, Naiweld fait bien voir que Philon d’Alexandrie a développé une méthode de lecture allégorique qui vise un double objectif : d’une part, transformer la figure mythique de Yhwh en un idéal philosophique de Dieu et, d’autre part, démontrer que le mythe de Yhwh, tel qu’il est raconté dans le Pentateuque, répond aux mêmes objectifs conceptuels, éthiques et politiques que ceux visés par les discours philosophiques.

 

Enfin, dans les dernières pages du livre, Naiweld défend la thèse selon laquelle ce n’est qu’avec Paul que Dieu assouvit pleinement son désir d’être reconnu comme le seul souverain, car Paul est le premier penseur à croire que non seulement son mythe de Dieu est universel, mais que son histoire engage tous les humains. Encore une fois, bien que cette thèse soit intéressante, les arguments en sa faveur laisseront probablement plus d’un spécialiste de Paul perplexe.

 

En somme, si les divers arguments qui visent à montrer que le monothéisme est l’objet du désir du personnage Yhwh et que ce personnage divin a fini par réaliser ce désir sont de valeur très inégale, la thèse présupposée par ces divers arguments, elle, aura sûrement l’assentiment des historiens des religions : le mythe théologico-politique d’un petit peuple marginal, qui n’a cessé d’être dominé par divers empires au cours de son histoire, est devenu l’un des grands mythes fondateurs de la civilisation occidentale.

 

Lien :  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_RNaiweld.html