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Stephen GREENBLATT. 2017. Adam et Ève. L’histoire sans fin de nos origines. Paris : Flammarion, 443 p.

 

janvier  2019  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Jean-Jacques Lavoie, Université du Québec à Montréal

 


Le récit d’Adam et Ève, tel qu’il est rapporté en Genèse 2,4b-3,24, a eu une riche renommée et, comme l’indique le sous-titre de ce livre qui a d’abord été publié en anglais en 2017, c’est celle-ci qui retient surtout l’attention de Stephen Greenblatt, professeur de littérature anglaise à Harvard et spécialiste de Shakespeare.

 

Toutefois, avant de s’attarder à la réception de ce célèbre récit génésiaque, Greenblatt consacre trois chapitres à son étude, aux questions relatives à sa datation (VIe siècle avant l’ère chrétienne), à ses liens avec d’anciens textes du Proche-Orient, comme l’Énuma Élish et l’Épopée de Gilgamesh, à diverses traditions religieuses babyloniennes, ainsi qu’à l’histoire des découvertes archéologiques du XXe siècle (p. 15-81). Pour l’historien et le critique littéraire rompu à l’exégèse historico-critique, ces trois chapitres sont les moins intéressants. En outre, ils comprennent certaines affirmations discutables, voire erronées. Par exemple, il est faux de dire que le récit d’Adam et Ève ne comprend pas le mot « serpent » (p. 28). En effet, le mot nḥš, « serpent », apparaît en Gn 3,1.2.4.13.14.

 

Dans le chapitre quatre, l’auteur résume superficiellement le récit intitulé « La vie d’Adam et Ève », rappelle l’histoire cocasse de sa découverte par un paysan égyptien, à la fin de l’année 1945, et présente quelques réflexions de Philon d’Alexandrie et d’Origène, deux auteurs qui ont compris le récit de la Genèse non pas comme un mythe, mais comme une allégorie (p. 83-100). Les chapitres cinq et six visent un double objectif : présenter une biographie de saint Augustin et résumer sa thèse relative au péché originel, laquelle s’oppose à la théologie de la liberté de Pélage, moine originaire de Bretagne romaine (p. 101-142). N’étant pas lui-même théologien, Greenblatt escamote l’un des enjeux théologiques essentiels du débat entre Augustin et Pélage, soit celui de la grâce.

 

Dans le chapitre sept intitulé « Le meurtre d’Ève », Greenblatt présente quelques commentaires anciens et médiévaux au sujet d’Ève, lesquels sont le plus souvent machistes, voire misogynes (p. 143-163). Parmi les commentaires anciens, l’auteur évoque d’abord La toilette des femmes, ouvrage de Tertullien qui fut le premier, mais non le dernier, à déclarer qu’Ève est la porte du diable. Puis, Greenblatt s’attarde plus longuement au débat qui opposa Jérôme et Jovinien, le premier dénigrant le mariage et soutenant qu’au paradis, Adam et Ève étaient vierges et vivaient dans l’abstinence, le second, surnommé l’Épicure du christianisme et condamné pour hérésie, défendant l’excellence du mariage. Parmi les auteurs du Moyen-Âge qui retiennent l’attention de Greenblatt, il y a d’abord Chaucer qui, dans les Contes de Canterbury, nous donne un aperçu comique des malheurs causés par Ève. Moins amusantes sont les pages consacrées au livre intitulé Le Marteau des sorcières, rédigé par deux dominicains, Heinrich Kramer et Jakob Sprenger, qui exécutèrent de nombreuses femmes innocentes à cause de ce que l’on imaginait être une propension innée au mal, propension que l’on faisait remonter à Ève, la première des mères. Fort heureusement, Greenblatt termine ce chapitre en présentant trois autrices qui mettent un frein aux attaques injustifiées contre Ève. Il s’agit de Christine de Pisan (XVe siècle), d’Arcangela Tarabotti (XVIIe siècle) et de Mary Wollstonecraft (XVIIIe siècle).

 

Dans le chapitre huit, consacré à l’histoire de l’art depuis la période paléochrétienne jusqu’au XVIIe siècle, Greenblatt s’intéresse particulièrement à la manière dont les artistes ont représenté les corps et la nudité d’Adam et Ève (p. 165-190). Ce chapitre, qui est tout aussi superficiel que les précédents, est accompagné de vingt-trois illustrations en couleurs d’œuvres produites par divers artistes, dont Giovanni di Paolo, Jérôme Bosch, Tiziano Vecellio, Rembrandt, etc.

 

Les chapitres neuf à onze portent essentiellement sur John Milton, auteur du livre intitulé Le Paradis perdu, que Greenblatt considère comme le plus grand poème de la langue anglaise (p. 191-263). Étonnamment, c’est la biographie de John Milton qui constitue le sujet principal de ces trois chapitres. Toutefois, quelques pages intéressantes sont réservées à l’interprétation de ce poème qui pousse à son paroxysme l’injonction d’Augustin – dans sa deuxième période, vers 400, après la rédaction des Confessions – d’interpréter le récit de la Genèse de manière littérale.

 

Dans les chapitres douze et treize, Greenblatt passe rapidement en revue les opinions de quelques auteurs qui ont exposé de nombreuses contradictions et improbabilités de l’histoire des origines : Giordano Bruno qui refuse la chronologie biblique; Isaac La Peyrère qui reconnaît en Adam l’ancêtre des seuls juifs; Pierre Bayle qui remet en question les dogmes sur l’origine du péché humain et la justice des châtiments divins; Voltaire qui tourne en ridicule une religion fondée sur un récit qui valorise l’ignorance; Mark Twain qui transforme le récit d’Adam et Ève en comédie des relations amoureuses; etc. (p. 265-303).

 

Le chapitre quatorze est consacré à l’origine du darwinisme et à la pensée de Darwin, qui était d’avis que ce que nous héritons de nos ancêtres, ce ne sont pas des châtiments divins, comme l’ont cru Augustin et ses épigones, mais la trace d’adaptations victorieuses effectuées pendant des dizaines de milliers d’années (p. 305-321). Enfin, dans le dernier chapitre intitulé « Épilogue », ce ne sont plus les effets du récit de Gn 2,4b-3,24 qui retiennent l’attention de l’auteur, mais plutôt des travaux récents portant sur les chimpanzés et les bonobos, lesquels sont nos proches cousins (p. 323-342). Deux annexes complètent l’ouvrage, le premier présentant quelques citations d’auteurs qui ont interprété le récit de Gn 2,4b-3,24 et le second proposant quelques extraits de récits relatifs à l’histoire des origines selon diverses cultures (p. 345-357). Suivent les notes (p. 359-413), une bibliographie sommaire (p. 415-425), les remerciements (p. 427-429), deux index (noms propres de personnes, personnages et figures cités, et œuvres citées) et une table des crédits photographiques (p. 431-442).

 

En somme, ce livre, qui comprend pêle-mêle de nombreux genres littéraires (souvenirs personnels, anecdotes, essai, histoire, biographie, etc.), donne un aperçu intéressant de la réception du récit d’Adam et Ève au cours de l’histoire, et ce, chez les exégètes, les théologiens, les philosophes, les artistes, les écrivains et les scientifiques. Toutefois, seront déçus par ce livre ceux et celles qui sont intéressés par la genèse du récit de Gn 2,4b-3,24, son message originel ainsi que l’horizon d’attente de ses premiers destinataires.

 

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2019/2019_SGreenblatt.htm