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Frédéric DEJEAN et Annick GERMAIN (dir.). 2022. Se faire une place dans la cité : la participation des groupes religieux à la vie urbaine. Montréal : Presses de l’Université de Montréal. 198 p.

 

 

septembre  2022  (date de mise en ligne) 

 

recension de
Flavie Goulet, Université du Québec à Montréal

 


La discipline sociologique a longtemps considéré la ville comme un terreau défavorable aux religions (p.17). Se faire une place dans la cité : la participation des groupes religieux à la vie urbaine récupère cet enjeu classique de la sociologie des religions en proposant d’envisager le dynamisme du fait religieux actuel dans différentes villes québécoises et françaises. Dirigé par le géographe Frédéric Dejean et la sociologue Annick Germain, l’ouvrage examine d’un point de vue pragmatique les rapports multiples qui unissent les villes et les religions. D’emblée, le sociologue Jean-Paul Willaime souligne dans la préface que les villes sont dorénavant des « laboratoires de reconfiguration du religieux » (p. 9) et rappelle que, loin d’évoluer en vase clos, les villes et les religions s’influencent mutuellement.

 

La première partie, intitulée « la diversité religieuse et les politiques municipales », mobilise un angle comparatif entre le Québec et la France. Frédéric Dejean étudie dans le premier chapitre les différentes manières dont se déploie le zonage des lieux de culte en contexte montréalais. Dans le second chapitre, il poursuit la réflexion autour des enjeux géographiques des lieux de culte à l’aide de la notion de « système de vie cultuel », qui accorde une importance renouvelée aux personnes qui fréquentent ces lieux. Jean-Yves Camus aborde par la suite les défis de la gestion de la diversité religieuse dans la ville de Paris où la laïcité est appliquée d’une manière centralisée dans des contextes variés.

 

La seconde partie, « Les groupes religieux au service d’une ville inclusive », s’ouvre sur un texte d’Alexandre Maltais et David Koussens à propos de l’église Saint-Pierre Apôtre, située dans Le Village. Les auteurs retracent d’abord la personnalisation progressive des rituels de cette église catholique pour la communauté homosexuelle du quartier montréalais, puis l’extraterritorialisation de la paroisse, la plupart de ses fidèles ne résidant plus dans le quartier en question. Deirdre Meintel se penche dans le chapitre suivant sur le cas de certaines villes régionales québécoises aux paysages religieux diversifiés, dont les groupes religieux œuvrent afin de faciliter l’intégration des nouveaux arrivants. Elle souligne ainsi la présence de la diversité religieuse en dehors des métropoles et l’apport de celle-ci dans l’établissement du bien commun. Enfin, le rôle des églises évangéliques et pentecôtistes montréalaises dans l’accueil des demandeurs d’asile haïtiens est détaillé par Frédéric Dejean et Emerson Jean Baptiste. Dans une discussion autour des notions de « religious coping » et d’espace de résilience, les auteurs soulignent la complémentarité des services de soutien administratif, matériel et psychologique offerts par ces églises avec les ressources offertes par les organismes communautaires montréalais.

 

La dernière partie de l’ouvrage, « les expressions religieuses et spirituelles dans les quartiers », se concentre sur les manifestations publiques de la religion à Montréal et Paris. Lucine Endelstein signe le premier texte sur les festivités publiques et mondialisées d’Hanoukka qui sont à la fois l’occasion pour les communautés juives parisiennes de partager leur foi avec leurs semblables à l’international, mais également de marquer leur présence dans l’espace urbain parisien. Dans un cadre montréalais, Valentina Gaddi analyse ensuite trois controverses impliquant les communautés hassidim et non-hassidim du quartier Outremont, dont la médiatisation tend à polariser des enjeux de cohabitation qui se révèlent plus nuancés sur le terrain. Puis, Anthony Goreau-Ponceaud et Natalie Lang abordent la fête hindoue de Ganesh célébrée par la diaspora sud-asiatique parisienne qui permet une consolidation de la communauté, tout en inscrivant l’hindouisme dans l’espace public parisien et en favorisant un dialogue interreligieux. Ensuite, Claude Gélinas aborde la place des spiritualités autochtones à Montréal, en expliquant que les lieux de spiritualité privilégiés correspondent souvent à des points de services spécifiques (Centre d’amitié autochtone de Montréal, Centre de justice des premiers peuples de Montréal, entre autres). Dans un dernier chapitre rendant hommage à la géographe Claire Dwyer, Justin Tse propose une réflexion autour des enjeux ethnographiques vécus lors de leur terrain conjoint sur un segment de la route 5 en Colombie-Britannique, surnommé la « Highway to Heaven » (« autoroute vers le paradis ») en raison de la vingtaine de lieux de culte qui y sont établis. Finalement, Lori G. Beaman réitère, dans la postface, la pertinence de considérer l’échelle locale dans l’analyse de la religion, puisqu’elle permet d’examiner les relations sociales dans toute leur complexité et de mieux comprendre le « vivre-ensemble ».

 

Les divers domaines de spécialisation des personnes qui ont collaboré à l’ouvrage permettent d’envisager la thématique de la religion dans la vie urbaine à travers des perspectives croisées. Ce faisant, l’ouvrage présente un éventail pertinent des dynamiques à l’œuvre entre les espaces urbains et la religion, soulevant du même coup des pistes de réflexion porteuses, particulièrement en ce qui concerne Montréal et Paris. En outre, la comparaison des réalités québécoises et françaises suggérée à la fois dans le contenu et l’agencement des chapitres de l’ouvrage pourrait être déployée de manière plus soutenue dans de prochains travaux, l’objectif de Se faire une place dans la cité semblant viser davantage leur mise en lumière que leur comparaison.

 

Ainsi, la force de cet ouvrage réside dans son approche pragmatique du couple villes et religions : d’une part, un souci particulier est accordé aux réalités vécues par les individus, que ce soit dans un cadre religieux, citoyen ou professionnel et, d’autre part, les sujets traités au fil de ses pages font écho à de nombreux enjeux d’actualité (la loi sur la laïcité de l’État québécois adoptée en 2019 et dont la portée est toujours abondamment discutée en est un exemple). En somme, la lecture de cet ouvrage bien documenté et accessible profitera à toute personne s’intéressant de près ou de loin à la religion en contexte urbain.

 

 

Lien: https://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2022/2022_FDejean_AGermain.htm