Jean-François ROUSSEL. 2022. Kateri Tekahkwitha. Traverser le miroir colonial, Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 228 p.

 

 

janvier  2023  (date de mise en ligne)  

 

recension de
Denise Couture, Université de Montréal

 


L’étude interdisciplinaire de Jean-François Roussel, Kateri Tekahkwitha. Traverser le miroir colonial (2022), a pour objectif de contribuer à une décolonisation de l’imaginaire allochtone à propos de Kateri Tekahkwitha. Première sainte autochtone d’Amérique du Nord, le pape Benoît XVI la canonisa le 21 octobre 2012 au cours des travaux de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada. Il en fit un modèle de foi inculturée pour les Autochtones. II poursuivit et il consolida la lignée historiographique catholique, longue de près de quatre siècles, lorsqu’il présenta son parcours comme héroïque pour la rupture qu’elle aurait opérée avec la culture autochtone afin d’embrasser la foi chrétienne.

 

Au carrefour des études historiques, anthropologiques, autochtones, féministes et religieuses, Jean-François Roussel analyse le corpus hagiographique à propos de Kateri Tekahkwitha comme « une mise en récit de l’imaginaire de la découverte » (128). Entre autres dynamiques de celui-ci, les sujets païens ou autochtones n’ont pas de voix au chapitre des choses qui les concernent. Les missionnaires furent les narrateurs et les producteurs de l’histoire de Kateri. Le sous-titre de l’ouvrage, Traverser le miroir colonial, dénote l’orientation de remettre en question les visions reflétées par l’imaginaire allochtone.

 

De Kateri Tekahkwitha, on sait qu’elle est née en 1656. Algonquine enlevée et adoptée dans un village iroquois, deux épisodes de variole déciment sa famille. Elle y survit avec les séquelles d’un visage défiguré et d’une demi-cécité. En 1666, son village est rasé par les Français, puis reconstruit. Les Jésuites en mission de conversion y rencontrent de l’hostilité. Dans un contexte de guerre, avec plusieurs autres membres de sa communauté, Kateri, baptisée, se déplace à vingt ans à la Mission Saint-François-Xavier à Kahnawake, mission fondée en 1667. Elle y meurt à l’âge de 24 ans.

 

On connait l’histoire de Kateri par deux hagiographes missionnaires, Claude Chauchetière (ouvrage de 1695) et de Pierre Cholenec (ouvrage de 1696). Ces récits assoient la crédibilité de la Mission Saint-François-Xavier à travers le récit de la vie de Kateri présentant cette dernière comme un modèle de foi chrétienne à vénérer. Les centaines d’hagiographies ultérieures, jusqu’à la Positio récente, le dossier de canonisation, s’appuient sur les ouvrages de Chauchetière et de Cholenec. Ils en reproduisent l’image d’une jeune Autochtone ayant pratiqué de manière exceptionnelle la piété catholique de l’époque dans une grande obéissance aux missionnaires.

 

Cette histoire correspond-elle à la vie de Kateri ? Jean-François Roussel précise que son étude ne vise pas à reconstituer l’intériorité spirituelle de Kateri, perdue sur le plan historique. Dans la foulée de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada (2015), la réconciliation étant comprise comme une entreprise de décolonisation, le projet du livre consiste à présenter « un travail autocritique sur la mémoire historique, sur l’histoire apprise, sur l’historiographie dominante qui est massivement écrite par les allochtones » (37). Il s’agit d’examiner, du point de vue allochtone, l’imaginaire colonial. Celui-ci n’appartient pas qu’au passé. Il persiste à structurer les discours actuels. Il « se prolonge dans le présent » en « un récit de vivants » (57).

 

Avec circonspection, Jean-François Roussel honore les relations signifiantes établies par des Autochtones avec sainte Kateri Tekahkwitha. Il leur revient de construire leurs propres histoires, leurs propres appropriations du christianisme et leurs propres lectures de la liberté spirituelle de Kateri. L’étude a pour prémisse que « [l]a décolonisation mentale s’impose aux colonisés comme aux colonisateurs, avec des tâches différentes : restauration de la mémoire autochtone pour les premiers, déconstruction et réinterprétation de la mémoire allochtone coloniale pour les seconds » (45).

 

Le livre se déploie en cinq chapitres : 1) Approches et cadre conceptuel ; 2) Origines ; 3) Déchirure ; 4) Créativité à Kahnawake ; et 5) Colonialisme, patriarcat et femmes de pouvoir. Il suit un mouvement de déconstruction de l’imaginaire colonial et de reconstruction d’une histoire de liberté de la communauté de femmes haudenoshaunee du XVIIe siècle et de leur capacité d’agir.

 

Chauchetière et Cholenec mettent en discours la rupture qu’opère Kateri avec sa culture autochtone pour se tourner vers le christianisme. Ce discours « et ses nombreuses reprises modernes inscrivent Kateri dans une logique de rupture spirituelle avec son monde originel, rupture où elle et censée trouver sa rédemption » (129), rupture « entre un lieu d’origine (non pas tant concret que mystique) et un lieu d’exil où la sainte est mise à l’épreuve, une épreuve dont elle sort victorieuse » (126).

 

Mais cette rupture ne fait pas vrai. L’on sait par ailleurs que Kateri demeure pleinement intégrée à sa communauté, qu’elle maîtrise les techniques traditionnelles, dont la fabrication du wampum, qu’elle vit avec les femmes de son groupe.

 

Autre déconstruction : les hagiographes diabolisent l’oncle de Kateri, le chef du village, qui résiste aux forces européennes. Dans un retournement typique, ils en font une figure d’autoritarisme et de « mesquine méchanceté » à laquelle Kateri doit résister. À nouveau, cela ne fait pas vrai. Les figures autoritaires auxquelles se confronter étaient plutôt celles des missionnaires.

 

L’étude conduit ainsi de renversements en renversements du discours colonial.

 

Kateri faisait-elle preuve de ce que Cholenec décrit comme une « “soumission aveugle aux volontés de ceux qui gouvernaient sa conscience” » ? Les hagiographes racontent eux-mêmes « une série d’actes qui ébranlent cette prétention » (151).

 

Sur la base de sources autochtones et du concept féministe de capacité d’agir, l’auteur imagine l’agir créatif de Kateri et des femmes de sa communauté. Des recherches montrent qu’au moment de la rencontre, alors que les Européens cherchaient à s’élever du corps vers l’âme, les Autochtones cherchaient plutôt à devenir corps à partir de leur oren:ta, la force vitale chez les Iroquois : « […] il semble bien qu’au-delà des prescriptions des missionnaires et entre les lignes de leurs récits, Kateri ait inventé – non pas seule, comme le disait Benoît XVI en 2012, mais avec d’autres femmes – des pratiques de liberté par le travail sur les corps » (212).

 

Jean-François Roussel rejette l’idée d’inculturation pour la raison que celle-ci demeure inévitablement impérialiste. En études religieuses, il propose une théologie (étude de l’imaginaire) interculturelle (étude de mélanges des traditions spirituelles). Par son approche décoloniale de l’imaginaire autochtone, son étude convaincante fait œuvre créative et nécessaire, comblant un manque en ce qui concerne l’histoire de Kateri Tekahkwitha pourtant de si nombreuses fois racontées.

 

Lien:  http://www.religiologiques.uqam.ca/recen_2023/2023_JFRoussel.html